Le décès de Jean-Claude Mézières

Un choc, violent, d’une rare tristesse, touché au cœur, Jean-Claude Mézières nous a quitté dans la nuit de ce 23 janvier 2022 à l’âge de 83 ans. Jean-Claude, on le connaissait depuis si longtemps, on l’avait si souvent rencontré comme il y a encore peu de temps en fin d’année dernière pour son recueil l’Art de Mézières et interviewé à Paris. Jean-Claude c’est la gentillesse, l’humour, la sensibilité, la pudeur et aussi l’amitié qui s’en va, laissant un vide irremplaçable.

Jean-Claude Mézières
Dernière rencontre avec Jean-Claude Mézières dans son atelier en septembre 2021. JLT ®

Quand on dit Mézières, Valérian, Laureline apparaissent bien sûr, et avec son complice Pierre Christin auquel on pense beaucoup qui doit être bien seul aujourd’hui. On se souviendra de nos balades dans le 13e où il avait son atelier, cette exposition de ses planches où il m’avait entrainé à la mairie de l’arrondissement, à nos déjeuners avec Pierre à Montpellier ou chez lui à Paris pour la sortie des Valérian comme L’Ouvre temps, Souvenirs de futurs, L’Avenir est avancé, ou de sa présence à Nîmes où j’avais eu le plaisir de le recevoir et animer un entretien pour un festival qui diffusait le film de Besson, ou encore sa présidence du festival de Sérignan.

Dédicace de Jean-Claude Mézières
Un dernier petit coup de crayon amical pour un dernier interview qui en dit beaucoup. JLT ®

Mais Jean-Claude Mézières c’était avant tout quelqu’un avec lequel depuis 50 ans on avait rendez-vous régulièrement. A chaque Valérian conservé bien dans l’ordre de parution, lu et relu. Mézières c’est un nom, un très grand nom qui s’en est allé. On le savait fatigué mais lors de notre dernière rencontre il était en pleine forme racontant son périple aux USA, vrai cow-boy. Il aura aussi donné le cap à bien des dessinateurs de BD actuels. Terriblement attachant, le regard pétillant, avec son amour de cet Aveyron où il avait sa maison non loin de celle de Pierre Christin, Jean-Claude Mézières va terriblement nous manquer. Au revoir Jean-Claude et bon voyage au pays des étoiles où Laureline t’attendait sûrement. J-L- TRUC

Jean-Claude Mézières et Jean-Laurent Truc
Mézières en toute liberté au Sémaphore à Nîmes en 2018. Photo S. TRUC ®

Voici la biographie publiée par Dargaud :
Jean-Claude Mézières est né en 1938 à Paris. Il grandit à Saint-Mandé, une ville de banlieue située à l’est de la capitale. En 1944, alors qu’il s’est réfugié avec ses parents dans la cave d’un immeuble afin d’échapper aux bombardements allemands, il fait la connaissance d’un enfant de son âge nommé Pierre Christin. Une amitié pour la vie est née. Les deux garçons ne se contenteront pas de jouer ensemble dans le bois de Vincennes. Ils se découvriront bientôt une passion commune pour la science-fiction et les « illustrés », comme on appelle encore les bandes dessinées. Jean-Claude dévore l’hebdomadaire O.K, les aventures d’Arys Buck dessinées par Albert Uderzo et Le Lotus bleu, l’album de Tintin que lui a offert sa marraine à l’occasion de ses dix ans.

Jean-Claude Mézières
Pensif Mézières à Sérignan. JLT ®

De Tintin à Spirou

Lecteur régulier de l’hebdomadaire Tintin, il le délaisse cependant pour le remplacer par Spirou, dans lequel flotte un parfum de liberté qui contraste avec l’esprit de sérieux de son concurrent. Il est fasciné par Les Chapeaux noirs, une aventure de Spirou et Fantasio en forme de western fantaisiste signée par André Franquin. Les histoires de cow-boys et les plaines d’Amérique nourrissent les rêves du jeune Jean-Claude depuis qu’il a vu, dans un cinéma de province, un film du Lone Ranger, le justicier masqué. Rien d’étonnant s’il écrit et dessine, à l’âge de 15 ans, un western de 16 planches intitulé La Grande Poursuite, hommage aussi enthousiaste que juvénile au graphisme de Franquin et aux Chapeaux noirs. Il en enverra même un exemplaire à Hergé, lequel ne prendra pas la peine de le publier, au grand regret du jeune Jean-Claude qui devra se contenter d’une lettre signée par le créateur de Tintin.

Premiers pas dans la bande dessinée

Plus motivé par le dessin que par l’enseignement scolaire classique, Jean-Claude Mézières intègre en 1954 l’école des Arts appliqués à l’industrie et au commerce, surnommée « Les Arts’a ». Il est inscrit dans la section « Tissus et papiers peints ». Il devient copain avec les deux seuls élèves qui s’intéressent à ce que l’on n’appelle pas encore le « 9 art » : Patrick « Pat » Mallet et un certain Jean Giraud, avec lequel il sèche des cours trop souvent ennuyeux pour se réfugier dans les salles de cinéma. En octobre 1955, il publie sa première bande dessinée. L’histoire, intitulée Bill le shériff, paraît dans l’hebdomadaire Cœurs Vaillants édité par le groupe Fleurus. En 1957, il s’offre un séjour à Bruxelles avec Pat Mallet pour rencontrer son idole, André Franquin. En mars 1958, sur le conseil de Franquin, les deux apprentis dessinateurs, accompagnés de Jean Giraud, rendent visite à Joseph Gillain, alias Jijé. Celui-ci est l’auteur des aventures du cow-boy Jerry Spring, dont Jean-Claude est un lecteur passionné.

L'Art de Mézières

Jean-Claude Mézières, cow-boy et dessinateur

Mais s’il rêve toujours d’Amérique – au point d’envisager, avec l’ami Giraud, un voyage en bateau vers New York, qui restera à l’état de fantasme -, le jeune Mézières devra encore attendre pour franchir l’océan atlantique. En octobre 1958, il part pour le service militaire, d’abord en métropole puis en Algérie. Il en reviendra avec de solides convictions antimilitaristes. Rendu à la vie civile en janvier 1961, il répond à une petite annonce du quotidien Le Figaro. Le voilà engagé par Hachette pour travailler, comme maquettiste puis illustrateur, sur la collection Histoire des civilisations. En 1963, il devient assistant-photographe dans le studio de publicité de Benoît Gillain, l’un des fils de Jijé. S’il a renoncé à ses envies de bande dessinée, il n’a pas renoncé à un destin de cow-boy. En juin 1965, il s’envole enfin pour les États-Unis. Il bourlingue de Seattle au Montana et à San Francisco, puis il est hébergé par son copain Pierre Christin, qui enseigne le surréalisme et la « Nouvelle Vague » à l’université de Salt Lake City. L’une des élèves de Christin, prénommée Linda, deviendra d’ailleurs l’épouse de Jean-Claude et la mère de leur fille, Emily. Il place quelques dessins dans The Children’s Friend, une sorte de Cœurs Vaillants mormon. Jusqu’au jour où Christin lui propose de revenir à la bande dessinée et de lui écrire un scénario. Ils réalisent ensemble deux histoires courtes, Le Rhum du Punch et Comment réussir en affaires en se donnant un mal fou !, publiées dans l’hebdomadaire Pilote en mars et juillet 1966 grâce à l’entremise de Jean Giraud. Ce qui ne l’empêche pas de se frotter à la dure – mais exaltante – réalité de la vie de cow-boy au Dugout ranch, dans l’Utah.

Jean-Claude Mézières
Souriant, Jean-Claude Mézières à Angoulême. JLT ®

Naissance de Valérian… et de Laureline !

En septembre 1966, Jean-Claude Mézières rentre en France. Après avoir rencontré René Goscinny et Jean-Michel Charlier, les deux rédacteurs en chef de Pilote, il dessine une troisième histoire écrite par Christin, Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, et un scénario de Fred, le créateur de Philémon. Puis il propose à Pierre Christin d’entamer une collaboration durable avec une série au long cours dont ils seraient les auteurs. Le 9 novembre 1967, dans Pilote, Valérian et Laureline, agents spatio-temporels de Galaxity, entrent en scène avec une aventure de trente planches, Valérian contre les mauvais rêves. Christin signe « Linus », clin d’œil aux Peanuts de Charles Schulz, tandis que Mézières signe « Jc. Mézi ». On aurait pu attendre Jean-Claude sur le terrain du western, sa passion de toujours, mais le secteur est déjà bien encombré entre Lucky Luke, Jerry Spring et Blueberry, alors que la science-fiction est un territoire presque vierge et riche de possibilités. En ce milieu des années 1960, Mézières et Christin auraient sans doute ouvert de grands yeux incrédules si quelqu’un leur avait prédit que leurs héros sillonneraient l’espace-temps tout au long de 25 albums et que leurs aventures serait traduites en une vingtaine de langues. Le réalisateur américain George Lucas ne manquera pas de leur rendre hommage à sa manière avec la saga de Star Wars, dont certaines scènes semblent avoir été pour le moins inspirées par Valérian

Dédicace de Jean-Claude Mézières
Le Cinquième élément et un clin d’œil de Mézières. Ligne Claire ®

Mézières, au-delà de Valérian

S’il est l’homme d’une seule série, à l’instar de Morris et de son Lucky Luke, Jean-Claude Mézières a publié des bandes dessinées dans plusieurs magazines spécialisés, de Métal Hurlant à Fluide glacial et (À Suivre), ainsi que des illustrations dans la presse généraliste, des affiches pour des festivals ou des sérigraphies. En 1985, il s’embarque dans une tournée des ports d’Europe en compagnie de Pierre Christin, sur les traces d’une femme mystérieuse qui deviendra l’héroïne d’un récit illustré, Lady Polaris, publié en 1987 par les éditions Autrement. Jean- Claude Mézières a aussi travaillé pour le cinéma, dessinant des décors et des costumes pour Un dieu rebelle, un film de Peter Fleischmann, et pour Le Cinquième Élément de Luc Besson, auquel il a donné l’idée des taxis volants. Une sélection de ces divers travaux a donné lieu à deux recueils d’images, Les Extras de Mézières, édités par Dargaud en 1995 puis 1998. C’est ce même Luc Besson, admirateur de Valérian et amoureux de Laureline depuis ses dix ans, qui portera à l’écran la série de Mézières et Christin (dont les couleurs sont réalisées par Évelyne Tranlé, la sœur de Jean-Claude) en 2017 avec Valérian et la Cité des mille planètes, inspiré par l’album L’Ambassadeur des Ombres. En 2004, pour célébrer le label de « Capitale européenne de la culture » attribué à la ville de Lille, le dessinateur imagine un « Chemin des Étoiles » dans la rue Faidherbe, sous la forme de quatorze tours spectaculaires symbolisant une piste de décollage vers l’espace.

Récompensé par le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 1984, mais aussi par un Inkpot Award au ComicCon de San Diego en 2006 et par le prix Max und Moritz au salon d’Erlangen en 2018, Jean-Claude Mézières n’aura cessé de faire rêver ses lecteurs et d’inspirer ses confrères dessinateurs à travers une œuvre entremêlant la science-fiction et l’imagination, la fantaisie et la modestie, sans oublier une curiosité toujours bienveillante pour « l’autre », qu’il soit humain ou extraterrestre. Le réalisateur Avril Tembouret lui a consacré un film documentaire, L’Histoire de la page 52, qui retrace la conception d’une planche d’une aventure de Valérian et Laureline. En septembre 2021, les éditions Dargaud lui ont rendu hommage avec L’Art de Mézières, un livre illustré qui passe en revue son parcours de dessinateur, depuis ses dessins d’enfance inédits jusqu’à ses réalisations les plus récentes. Un bilan graphique que Jean-Claude, dans le dossier adressé à la presse, résumait d’une pirouette tristement prémonitoire : « On fait le ménage et on s’en va ! Il s’agit bien évidemment de mon ultime livre. À 83 ans, il vaut mieux fermer la porte et se retirer sans faire trop de bruit… »

Dédicace de Jean-Claude Mézières

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