Le Bâton de Plutarque : Blake et Mortimer s’en vont en guerre

Mais où étaient donc Blake et Mortimer pendant la seconde guerre mondiale, peu de temps avant la troisième, celle déclenchée en 1946 par l’abominable Basam Damdu que Jacobs raconte dans Le Secret de l’Espadon ? D’où a bien pu sortir Olrik ? Avec Le Bâton de Plutarque, Yves Sente et André Juillard ont forgé le chaînon manquant et fouillent en détail le passé des deux héros. (Cet article initialement prévu dans l’édition de décembre du mensuel ZOO a aussi paru dans les compléments de ce journal sur son site).

Les Aventures de Blake et MortimerEn 1944 Londres est sous les bombes nazies. Le Reich lance contre la capitale anglaise un prototype de bombardier, une aile volante aux bombes surpuissantes. Seul un pilote comme le capitaine Blake de l’aéronavale peut sauver la City à bord du Golden Rocket, un avion à réaction expérimental. Voila comment Yves Sente démarre Le Bâton de Plutarque : « Avec André Juillard, en nous basant sur les biographies que Jacobs a écrits de ses héros, nous voulions fouiller des pans de leur passé. On nous parlait beaucoup des flash-backs que nous avions glissé dans Les Sarcophages du 6e continent. On est allé plus loin ».

Blake va donc être recruté par le commandant Benson pour participer à la guerre de l’ombre, celles des codes, de la désinformation pour vaincre l’Allemagne et préparer le D-Day. Sur ordre de Churchill, tous les plus grands esprits scientifiques des pays libres sont rassemblés sur la base secrète de Bletchley Park (authentique) où travaille un certain Mortimer. «  C’était un défi de faire une histoire après coup, avant L’Espadon. Je voulais lever le voile sur le Golden Rocket, les retrouvailles de Blake et de Mortimer, leur première rencontre avec Olrik. Dans L’Espadon on comprend qu’ils se connaissent. J’ai exploré des parties inexpliquées et joué avec le mythe ». Yves Sente s’est beaucoup amusé à cet exercice de style. André Juillard a été son premier lecteur. « C’est mon rôle de scénariste de motiver, convaincre le dessinateur. André souhaitait aussi travailler sur un récit localement plus anglais ».

Olrik est Hongrois

Dédicace d'André Juillard
Olrik pour Ligne Claire de la part d’André Juillard

On sait maintenant que Olrik, que le duo croise sur la base de Bletchley, est Hongrois. Il est un maître aux échecs et espionne les Anglais pour un certain Basam Damdu, empereur mégalo et asiatique qui, dans l’ombre, se prépare à conquérir le monde. Il fallait bien sûr que Le Bâton de Plutarque traite de 1944 mais prépare aussi L’Espadon. « Tout devait se tenir, être cohérent, logique en conservant une part de mystère pour l’intrigue de l’album comme par exemple le titre. Pourquoi le Bâton de Plutarque ? », ajoute Sente. On va aussi découvrir des méchants qui se vengent, deux jumeaux. « C’est une idée qui m’est venue en écrivant et qui m’a donné une autre piste pour répondre à une question. Jacobs fait habiter Blake et Mortimer chez une certaine Madame Benson à Londres. Comment sont-ils arrivés là ? Vous allez le savoir. ».

Un vrai jeu de piste ce Bâton de Plutarque, tout en finesse, qui apporte sa part d’action et de réponses à des questions laissées sans réponse par Jacobs. De Londres, Blake et Mortimer vont faire un tour à Gibraltar. Une fois encore Sente dévoile un fait historique peu connu. En cas de prise du célèbre rocher par l’ennemi, les Anglais avaient prévu d’y murer dans une cache six hommes pour continuer à les renseigner. C’était l’opération Tracer. « Je travaille beaucoup la documentation. Pour l’aile volante allemande du début de l’album, Romain Hugault et Yann qui signe ses scénarios nous ont aidé ».

Le réalisme subtil et éclairé d’André Juillard

Si Sente a peaufiné le scénario que dire du dessin d’André Juillard ? Qu’il est brillant et totalement inspiré. André Juillard s’est désormais approprié l’œuvre. Sa ligne claire est d’un réalisme subtil, souple avec cette part d’apparente facilité qui est en fait son talent doublé d’un travail minutieux. Devenu un maître en aéronautique, Juillard depuis Mezek accumule de main de maître dans Plutarque les avions, chasseurs Seafire, Fairey Barracuda, hydravion Catalina. « Jacobs pour L’Espadon était influencé par les auteurs américains, puis par Hergé dans La Pyramide. Il se libère vraiment avec La Marque Jaune. André est lui même, impressionnant dans Le Bâton de Plutarque ».

Maintenant que les bases sont consolidées, que Olrik n’a plus rien à cacher (enfin presque), que Blake et Mortimer ont gagné une guerre mondiale, qu’on sait pourquoi Blake l’aviateur a un uniforme de l’armée de terre, il faut que Yves Sente fasse à nouveau phosphorer ses neurones. « Je me suis attaché à eux. J’essaye d’écrire des scénarios qui apportent de la maturité tout en gardant une part de la naïveté originale. Je souhaite écrire des histoires plus profondes psychologiquement, crédibles pour un lectorat qui a vieilli avec Blake et Mortimer ».

Pour le prochain Blake, Yves Sente a déjà rédigé un premier synopsis. « On sera à la fin des années cinquante, juste après Le Sanctuaire du Gondwana. L’action devrait se dérouler en Angleterre et en Italie, une aventure à la fois archéologique et littéraire où la vie privée de Mortimer sera évoquée. Mais rien n’est encore définitif », ajoute en souriant Yves Sente.

Les Aventures de Blake et Mortimer T23, Le Bâton de Plutarque, par Yves Sente et André Juillard, 64 pages couleur, Dargaud, 24 €

Le Bâton de Plutarque