Les Cheveux d’Edith, des camps de la mort au Lutetia

Il a été en 1945 l’hôtel de l’espoir à Paris. Le Lutetia, au niveau de la station de métro Sèvres-Babylone boulevard Raspail, a accueilli 18 000 rescapés des camps de la mort. Une entretien de débriefing, de l’argent, un ticket de métro et au suivant. Les Cheveux d’Edith illustre cet épisode méconnu de la fin de la guerre car au Lutetia, palace qui avait abrité les services de renseignements allemands, les familles de déportés non rentrés venaient demander des informations à ceux qui avaient survécu. Le jeune Louis va prendre en charge un cas qui lui tient à coeur, Edith enfermée comme la plupart des déportées dans le silence. Qui pourra croire ce qu’ils ont vécu ? Fabienne Blanchut et Catherine Locandro au scénario, Dawid au dessin très sensible (Monsieur Apothéoz), tout va se passer sur 12 jours. Edith va-t-elle parler, livrer son cauchemar ?

Avril, août 1945, le Lutetia est un centre d’accueil pour les déportés. Louis est un jeune garçon qui traverse Paris en vélo, voit les files devant les épiceries, les bus qui transportent des femmes et des hommes en tenue rayée. Il tient la caisse d’un cinéma où on joue Les Enfants du paradis. Arletty, Barrault puis retour de nuit. Lipp, Les Deux magots, le Tabou avec Vian, la vie est revenue à Paris libérée. Chez lui les relations avec son père sont difficiles. Louis lui dit avoir vu des bus qui vont au Lutetia. Son père conduit un trolley (un bus relié à des câbles électriques) et a vu l’ancien prof de Louis, Couty, avec un bras en moins. Le lendemain il accompagne sa petite soeur à l’école. Et au collège Couty est là qui interroge Louis sur son futur. En sortant Louis suit un bus de déportés jusqu’au Lutetia, voit un grand nombre de gens demander des nouvelles des leurs aux survivants. Il entre dans la hall en aidant un scout, voit les photos épinglées sur les murs. Le scout lui raconte comment cela se passe, qu’on demande des bénévoles. Son père est contre, le bac d’abord. Mais Louis persiste et découvre l’hôtel de l’intérieur. Et une jeune fille à la tête presque rasée qui couche par terre, incapable de dormir dans un lit, qui ne parle pas sauf à Sylvette déportée elle aussi et revoit les images les plus dures de ce qu’elle a vécu. Mais dans la famille de Louis il y a un non-dit.

Incapable de dire si c’est de la chance, mais quand on a côtoyé amicalement, professionnellement des déportés, femmes et hommes encore jeunes, on sait combien parler, s’exprimer, se raconter était un calvaire. Raconter les camps, Buchenwald, Birkenau, Le Struthof, ou autre, Ravensbrück d’où était sortie vivante à 21 ans, trente kilos, mon amie résistante Brigitte Friang. Cela ne venait qu’après une très longue mise en confiance. Le regard était perdu alors dans un monde où eux-seuls pouvaient survivre. Qui à part l’un des leurs pouvait les comprendre ? Culpabilité aussi. Pourquoi moi vivant et pas mon copain (un terme fréquent), mon amie. Le personnage de Louis, l’écriture en général de cet album est remarquable, à la fois plein d’espoir et de haine, de désespoir, d’amour quand même et de vie normale impossible à reprendre en peu de temps. On parle de devoir de mémoire si souvent. Les Cheveux d’Edith en font acte avec une belle justesse de ton dans le moindre détail.

Les Cheveux d’Edith, 160 pages, Dargaud, 22,95 €

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