Avec de Pierre et d’os (Dupuis Aire Libre) adapté du roman de Bérangère Cournut, Krassinski est parti sur les glace de l’Arctique pour un album coup de coeur. Un travail superbe qui met en scène toute la vie d’une héroïne, Uqsuralik, une Inuit, qui commence déjà par être emportée jadolescente sur un morceau de banquise. Départ mouvementé du récit mais ce n’est qu’un début. Car elle va devoir faire face à des évènement qui vont marquer une vie difficile dans un environnement sans pitié. Krassinski est revenu avec ligneclaire.info sur les raisons qui l’ont poussé à adapter Pierre et d’os, un bouquin dans lequel on s’embarque avec beaucoup de plaisir. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Vous serez à Montpellier, Krassinsky pour la Comédie du Livre le 17 mai. Pourquoi avoir adapté le livre de Bérangère Cournut et vous être lancé sur les glaces de l’Arctique ?
En fait la rencontre avec le roman a été déterminante. Camille Grenier mon éditrice chez Dupuis me l’avait conseillé. On parle souvent ensemble de littérature, on s’échange des titres. J’ai lu ce livre en deux jours. L’idée de l’adapter s’est imposée. Sachant que j’avais envie de changer de territoire éditorial car j’ai fait pas mal de livres parfois humoristiques. L’exercice de l’adaptation me tentait.
Hasard aussi il y a dernièrement dans le Point un très gros dossier sur les Inuits et l’Arctique. Justifié par les envies de Trump sur le Groenland. Ce qui séduit c’est le récit oral de la vie d’un peuple incomparable, de la complexité des relations familiales, sentimentales. Une histoire assez compliquée ?
Oui ce sont d’autres mœurs. On est confronté à une véritable altérité en termes de société. Ils ont une manière bien à eux d’affronter les épreuves et leur liens familiaux sont complexes.

Vous aviez auparavant une certaine connaissance du sujet ou vous l’avez découvert ?
La culture inuit m’a toujours intéressé. J’avais enfant des livres sur le sujet. Il y a trente ans j’avais un projet de scénario qui n’a pas abouti. Cela toujours était une envie et là c’était l’occasion qui a fait le larron.
C’est la vie et la mort de vieillesse d’une héroïne avec tout ce que cela peut comporter de tendresse pas très expressive, interne, de drame, un méchant, une tension permanente.
Oui c’est vrai. La tension est très présente dans le roman, je l’ai peut-être accentuée en la dessinant. On est dans un contexte de devoir survivre en permanence.
Le titre dans le Point est : les Inuits ne survivent pas, ils vivent.
Ce sont les limites d’aujourd’hui. C’était plus compliqué avant. Dans la BD on est dans un hors temps littéraire, au XVe ou au XIXe avant l’arrivée des Blancs. Sur quatre ou cinq siècles cela s’étale avec un mode de vie qui n’a pas vraiment changé sur cette période. Il y a un fusil à un moment mais je suis prudent, je ne montre pas le mécanisme.

On plonge dans une réalité humaine et sauvage. Naturelle.
C’est l’histoire d’une communauté humaine avec ses règles et ses traditions. Ce qui m’a intéressé est de pouvoir montrer comment une petite communauté qui se mélange, se renouvelle, affronte ce paysage, cet environnement hostile en s’adaptant en permanence.
Ils ont un sens inné de la survie mais ont leurs repères dans un environnement hostile.
Bien sûr comme les Indiens d’Amazonie qui se servent eux-aussi de la nature. Cela dit la carte du métro parisien on peut s’y perdre (rires).
Ce qui joue quand même beaucoup c’est le climat, le froid c’est difficile de s’en protéger. La glace joue un rôle majeur. C’est un monologue.
Le récit est à la première personne, j’y tenais. Il y a une grande qualité littéraire dans le livre, la façon de faire parler l’héroïne. C’est empli de métaphores liées aux paysages et à la culture inuit. C’est un puissant vecteur d’immersion.

Quelles ont été les difficultés d’adaptation ?
Je n’en ai pas rencontré d’importantes. J’ai pris le temps de réfléchir à la manière dont j’allais le faire. Pour certaines scènes un peu violente. On voit ce que Uqsuralik voit. J’ai poussé l’idée de me mettre à la place du personnage jusqu’au bout.
Comment avez-vous travaillé ?
J’ai dessiné et encré les pages sur IPad. Je le fais depuis quelques années. Après je mets le tout sur papier et je fais ma couleur de façon naturelle. Cela me donne plus de liberté dans le découpage.
Belle mise en scène, on se sent avec les Inuits. Il y a le chamanisme aussi. Comment vous qualifieriez votre héroïne Uqsuralik ?
Elle subit parfois et d’autres fois elle décide, choisit. Comme tout le monde. Elle a la force de se relever après chaque épreuve. C’est un peu cliché de parler de femme forte car elle a des gros moments de faiblesse mais elle est tenace. Elle sait chasser comme un homme et cela va jouer.

Elle est jalousée pour ça. Elle fait face.
Le sujet c’est comment trouve-t-on sa place ? Ce n’est pas forcément simple. Il y a le côté réaliste de cette quête.
On a des flashs visuel, touchants, soulever la tête d’un malade pour savoir s’il est très atteint.
C’est authentique et étonnant. Il y a même des photos de ça.
C’est une aussi une histoire de généalogie envoûtante sur la banquise .
Les Inuit ont un rapport très direct à la nature. C’est une civilisation sans écrit, une tradition orale. Il y a plein d’explications qui sont immédiates.

Une réalité très terre à terre, une transmission génétique aussi.
Il y a les chants qui transmettent, ce sont le fil rouge de l’aventure, de leur propre culture et qui fait partie de leur quotidien.
Comment vous avez travaillé avec Bérangère ? Elle a participé au scénario ?
Non on s’est rencontré et elle m’a laissé carte blanche. Elle a lu l’album terminé. C’était super. Il n’est exclu qu’on retravaille ensemble sous une autre forme, qu’elle m’écrive un scénario. On ne sait pas trop.

Vous vous êtes rapproché du Muséum d’Histoire Naturelle ?
Oui, Bérangère avait fait une résidence d’écriture pour finaliser le livre. Il était logique que je les rencontre et ils m’ont donné un accès total à leur fonds dont celui de Paul-Émile Victor, ses archives personnelles. Il a vécu avec une Inuit et fondé une famille.
Et après les glaces, le froid ?
Je change de monde, un roman noir contemporain à Nancy, une ambiance très urbaine. Pas un polar. Je garde le titre encore, je le publierai sur mon Instagram. Ce sera dans Aire Libre. Je navigue d’un univers à l’autre. Mon style graphique évolue selon le sujet. Avant de me lancer je pose des règles graphiques qui vont tenir tout le livre. J’aurai pu faire cet album dans une genre animalier mais pas sûr que cela aurait été une bonne idée (rires). Je travaille en parallèle sur des documentaires.
De Pierre et d’os, 208 pages, Aire Libre-Dupuis, 28 €

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