Interview : Comment Franck Bonnet a pris le large à bord du USS Constitution

Avec USS Constitution, Franck Bonnet s’impose comme un authentique auteur de Marine. On le connaissait déjà pour Les Pirates de Barataria mais pour cette nouvelle série en trois albums chez Glénat ce passionné atteint la perfection en matière de reconstitution navale. Bonnet traite d’événements historiques méconnus avec le rappel des interventions US en Méditerranée au début du XIXe siècle. Il y mêle un jeune aspirant dont le destin ira de pair avec celui de son navire. Du grand spectacle au hauban près, dans la lignée de Master et Commander, des Passagers du Vent. Franck Bonnet était de passage en dédicace à Montpellier chez Azimuts et s’est confié à ligneclaire.info. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Franck Bonnet
Franck Bonnet à Montpellier. JLT ®

Franck Bonnet, d’où vous est venu cette idée de prendre comme cadre les débuts de la flotte lourde US en 1803 avec USS Constitution ?

Ça n’avait jamais été fait. La première guerre navale américaine, les USA la font en Méditerranée pour défendre leur flotte commerciale et celle des autres pays contre les pirates barbaresques qui capturent leurs navires. Ils avaient aussi passé des accords avec le royaume de Naples et c’est donc la trame de fond des trois tomes. On verra si on fait un autre cycle. Je raconte à la fois la naissance de la marine de guerre américaine et le destin d’un jeune aspirant pour la part romanesque.

C’est pratiquement un huis-clos dont le USS Constitution est la scène ?

Il y a quelques passages à terre pour des escales mais c’est vrai que tout se passe sur le USS Constitution. J’ai situé en début de l’album un rappel de l’environnement historique. En 1785, les USA ont dissous leur Marine qui était à base de bâtiments civils améliorés. Quand Jefferson est arrivé au pouvoir les Américains commerçaient avec la Grèce, Istanbul. Mais pas avec la France et l’Angleterre. Pour naviguer en Méditerranée, ils payaient des taxes à Alger, Tripoli, Tunis, Tanger. En 1801, treize navires US sont pris par les barbaresques. Rançons pour l’équipage, etc…

Ils avaient besoin de ces marchés ?

Oui, absolument et donc Jefferson décide de construite une flotte lourde avec des frégates. En 1799, les premières sont en chantier. Il y en aura six dont le USS Constitution, Constellation, President, United States, Progress et America. Des 60 mètres pour trois d’entre elles et 47 mètres de long pour les autres. Ils ont complété par des petites frégates par souscription qui portaient le nom de la ville donatrice comme le USS New York ou Louisiana. Les Anglais ont vite compris que techniquement les frégates US étaient meilleures que les leurs, construites avec un chêne très dur qui poussait dans l’eau et capable de faire rebondir un boulet.

Vous avec eu besoin d’une grosse documentation ?

Ça fait plus de vingt ans que je suis passionnée par la mer et c’est le modélisme naval qui m’y a amené. Je faisais des avions au début mais trop rapidement, et je suis passé aux navires en bois plus long à faire. J’ai progressé avec la Toulonnaise, trouvé les plans et amélioré la maquette pour la rendre plus réaliste. La dernière a été l’USS Essex en commandant les plans à Boston au Musée de la Marine. J’y ai trouvé la monographie de l’USS Constitution et je me suis aussi plongé dans les romans de marine, répertorié le vocabulaire spécifique. Je recommande d’ailleurs les Aventures de Thomas Kydd de Stockwin.

C’est une vrai passion la Marine ?

J’ai cumulé la passion des maquettes, de la BD et des romans de Marine. J’ai commencé en 1994 la BD. Avec Marc Bourgne, on a fait les Pirates de Barataria qui étaient plus terrestres. La BD maritime est rare de nos jours. Il y a eu Les Passagers Vent, L’Épervier de Pellerin mais c’est de l’aventure, Delitte avec les grands combats navals. J’ai mis un glossaire à la fin de l’album pour que les lecteurs comprennent bien les termes que j’emploie qui sont les vrais.

USS Constitution

Vous avez mélangé l’histoire de l’USS Constitution à celle d’un jeune aspirant ?

J’ai décidé de faire une histoire avec le USS Constitution. J’ai découvert qu’il avait évolué au fil des ans et il est ancré à Boston aujourd’hui. Quand j’ai eu la monographie, il y avait le résumé du livre de bord à partir de 1803, Gibraltar, Tanger, etc… Toutes les dates et j’ai collé l’aventure de mon aspirant, Pierre-Marie Corbières, sur ces dates. Je me suis inspiré d’Édouard Corbières qui était négrier et qui a écrit en 1813 un bouquin très dur sur sa vie. C’est le premier romancier de marine français. Je voulais un Français né en Louisiane et avec bien sûr un secret de famille.

Il a un gros secret en effet, Pierre-Marie, et il est très copain sur le bateau avec Nicholas, un marin.

Oui. Corbières est très cultivé et prend le dessus sur les autres Tous les gens qui sont sur le bateau y étaient vraiment hormis les deux héros. A la fin, j’avais besoin que le bâtiment aille à La Valette. Suite à une avarie, il est bien allé à Malte. Il avait cassé sa figure de proue qui n’a jamais été remplacée.

Votre façon de travailler est tout à fait traditionnelle ?

Oui, encre sur papier. Je voulais un réalisme total sur des feuilles de 35 par 45 cm. Tous les haubans sont justes. J’ai d’abord écrit les trois tomes avec mon fil rouge. Quand on est scénariste de sa propre série, c’est mieux. Marc Bourgne a relu les textes. Il travaille d’ailleurs sur un western chez Glénat. Il a proposé des scènes que j’ai rajoutées. J’ai aussi essayé de reconstituer de façon réaliste la vie de l’époque à terre. Le tome 2 va expliquer bien des choses. Dans le tome 3, je raconte aussi le bombardement de Tripoli en 1804. Les deux frégates et les canonnières US ont envoyé 300 obus à l’heure. Un marin espagnol a témoigné des milliers de morts dans la ville et huit morts seulement à bord de la flotte US. Il y a un parallèle avec nos guerres actuelles. Dans le tome 2, je montre aussi comment les Américains ont monté la première, opération de commando, déguisé un navire et mis le feu dans le port de Tripoli au Philadelphia qui avait été capturé pour qu’on ne s’en serve pas contre eux.

USS Constitution est un récit romanesque historique ?

J’ai rencontré le fils de William Vance qui a vu mes planches. Cela lui a rappelé Bruce J. Hawker de son père. Je lui raconte l’histoire et il me dit que son père avait projeté de reprendre Bruce J. Hawker et l’envoyer en Méditerranée où il rencontrait sur une frégate US son demi-frère pendant les guerres barbaresques. Cela dit USS Constitution est bien sûr une histoire romanesque mais qui montre la difficulté de vivre à bord. Les marins péchaient pour améliorer l’ordinaire. Les odeurs étaient très fortes, l’humidité était permanente, les bruits aussi avec une promiscuité totale. Sur ces bateaux, ils pouvaient y avoir une justice à deux vitesses, celle des gradés pour plus de 400 marins, mais aussi des dérapages et des disparitions inexpliquées. 90% des marins ne savaient pas nager. Les Américains ont toujours privilégié par contre la survie de leurs équipages. Pas les Anglais.

Et après l’USS Constitution ?

Peut-être ensuite un beau livre chez Daniel Maghen chez qui je devrais exposer à la fin du triptyque. Dans mon idée, on reculerait d’un siècle à l’époque de la piraterie, de la flibuste. Les Chemins de Fortune de Defoe sont un peu ma bible sur ce sujet. Il parle des procès des pirates de l’époque. Donc je ferai quelque chose de très réaliste, documentée.

Pas d’autres envies ?

Non, car la Marine c’est ce qui a le mieux marché pour moi, où j’ai eu le plus de lecteurs. Je garde ma passion comme cadre préféré.

Dédicace de Frank Bonnet

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