Interview : Avec Ira Dei, Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat font revivre Robert le diable avant Conan

C’est avec Block 109 que Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat se sont faits une belle réputation de novateurs. Et il y a eu ensuite cet étonnant et séduisant Roy des Ribauds. Le duo était désormais prêt à continuer son ascension vers des sommets. Ils ont choisi le Moyen Age, un héros ambigu, chef de guerre et manipulateur flanqué d’un moinillon du même acabit. Avec Ira Dei (Dargaud), on est en Sicile où des Normands jouent les mercenaires pour le compte de l’empire byzantin. Fureur et action, Kingdom of Heaven version sicilienne, les deux auteurs sont revenus au Salon du Livre de Paris sur la génèse de la série et son avenir. Et ont montré à ligneclaire les planches originales inédites du tome 2, La Part du diable. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat
Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat au salon du Livre 2018. JLT ®

Vincent Brugeas, Ronan Toulhoat, où êtes-vous allé chercher vos héros dans Ira Dei dont ce Robert-Tancrède ?

Vincent Brugeas : Tout est parti d’un pitch très simple, un peu induit par Suicide Squad, le film sorti l’an dernier, mais au Moyen Age. Je voulais des monstres mais quel personnages je prends ? On est au Moyen Âge, il y a plein de maladies à l’époque sans nom et on a choisi un schizophrène, Robert. C’est un personnage mythique, Robert le diable, qui dans la première partie de sa vie est abominable puis s’amende version religieuse. Il a bien été aussi un chef de guerre. Quel est l’état qui gère au Moyen Âge ? L’Église bien sûr. Notre personnage principal c’est un Robert le diable, personnage historique dont il existe plusieurs profils, et je joue là-dessus. Je l’ai utilisé de façon spécifique dans Ira Dei.

Ira DeiAu départ, c’était une œuvre commune à deux ?

V. B : En fait c’est même Dargaud qui souhaitait qu’on travaille ensemble. Ils avaient adoré le Roi des Ribauds. On a eu carte blanche. Vincent a eu un flash et m’a envoyé déjà le dessin du personnage principal, avec la balafre. Et la couverture a repris en fait cette esquisse initiale.

On se retrouve en 1040 en Sicile. Tout le monde se bat, s’affronte en Méditerranée.

V.B : A la base ce sont surtout deux nations qui se battent, Byzantins et Ottomans, et une troisième les Normands pour tirer les marrons du feu.

Votre histoire repose donc sur une base historique authentique ?

V. B: Oui il y a bien eu 300 normands qui ont participé à la campagne en Sicile qui sont repartis ensuite. On verra comment dans le tome 2 d’Ira Dei. Harald y était effectivement. Disons que 90% est vrai.

C’est un personnage très atypique ce Robert ? De duc, il devient captif puis chef de bande.

Dédicace de Ronan Toulhoat et Vincent BrugeasV.B : Il est parti en pèlerinage, il se fait avoir sur le retour. C’est une sorte de Comte de Monte-Cristo au Moyen Âge. Il y aussi le moine, Étienne, qui a une sœur, Marie. C’est le deuxième membre de l’équipe. On apprend vite qu’il est insensible à la douleur. Ce sont les deux monstres en fait. La sœur, on ne peut pas encore tout dire.

Ronan Toulhoat : Ira Dei, c’est une série sur l’émancipation. Chaque personnage aura cette volonté, sortir de son carcan. Marie sera un élément moteur de l’évolution des relations entre Étienne et Robert. Tout est conflictuel dans ce diptyque et ce le sera moins ensuite. C’est en fait le premier d’une série de diptyques.

Il y a du combat, un siège, des charges de cavalerie , du grand spectacle.

V. B : C’est aussi un façon de se démarquer du Roy des Ribauds plus intimiste. On est passé à 64 pages, il fallait de l’action, du spectacle effectivement comme l’a parfaitement rendu Ronan.

Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat
Brugeas et Toulhoat avec les planches du prochain tome d’Ira Dei, La Part du diable. JLT ®

Où va t-on ensuite dans Ira Dei ?

V. B : Chaque personnage doit chercher et trouver là où il veut aller. Le tome 2 montrera un Robert un peu perdu mais doivent régler leur conflit personnel. Dans le premier diptyque ils sont sensés se réunir. Leurs relations vont évoluer et ils vont vieillir ensemble. Il y aura des personnages satellites autour d’eux, historiques ou non.

Vous avez eu besoin d’une documentation importante ?

V.B : Je me donne de la liberté quand la documentation historique a des lacunes. Ce qui dans ce cas est fréquent. Je change quelques dates comme je l’ai fait aussi dans The Regiment.

Vous avez beaucoup échangé dans le scénario ?

R. T : Au départ on échange toujours beaucoup. Vincent m’en parle pour voir comment ça prend avec moi. On rebondit mais j’ai une totale confiance dans le travail de Vincent et ce n’est pas d’hier bien sûr. On travaille beaucoup sur le storyboard.

V.B : Sur le scénario Ronan est mon premier lecteur. Si lui n’est pas convaincu, le lecteur ne le sera pas non plus. On parlait de documentation mais c’est parce que j’en avais une que je me suis lancé sur le sujet. Les Normands en Occident, c’est du western au Moyen Age.

Si ça marche vous garderez les deux personnages principaux ?

R. T : Bien sûr. La suite est déjà écrite et on sait où on va. On sera en Italie. C’est signé chez Dargaud.

V.B : Et je l’écris actuellementCe qui n’est pas encore fait c’est le troisième diptyque qui se passera à Constantinople. Après on ira chez les Russes, puis dans la Baltique et enfin en Espagne mauresque. A raison d’un album par an. Dargaud voulait ce rythme pour asseoir la série.

R. T : Comme je suis capable de faire deux albums par an, on pourra faire en parallèle une suite au Roy des Ribauds vers 2020. Pour moi au dessin c’est déjà bien.

V. B : Sans oublier que l’on a aussi en mai une grosse actualité avec le Conan écrit en 2015 qui sort chez Glénat.

Conan le cimmérienVous pouvez me dire deux mots sur ce Conan ?

V. B : C’est Morvan qui a lancé l’idée. Le but était de revenir aux sources des écrits pour une raison aussi pratique, c’est qu’ils sont libres de droits. Ce sera Conan le Cimmérien et pas le Barbare. Et ils sont venus nous chercher après le Roy des Ribauds. C’est un one-shot chez Glénat. C’est une nouvelle que l’on a adaptée.

R.T : On avait déjà envie d’exploiter de l’épique sur grand format. J’ai vaincu mes peurs de dessiner des foules et des batailles rangées. Je me suis aperçu que c’était aussi très agréable à faire.

Comment vos lecteurs qui ont été habitués à d’autres ambiances comme Block 109 réagissent ?

R. T : C’est variable. Le constat c’est que ceux qui aimaient dans mon dessin le côté hard s’y retrouve avec la transition du Roy des Ribauds. Il faut attendre et se méfier en particulier des réactions sur certains sites BD. On a eu de bons échos.

Il y a de la fougue dans cet Ira Dei.

R. T : Dans le tome 2 il y en aura encore plus. Il y a une scène de bataille qui est un peu le pilier central de l’album où les Byzantins battent les Arabes du califat. C’est le tronc central avec des flashbacks, des intrigues. Le titre sera La Part du diable qui fait écho au personnage principal. A noter qu’on le brûle au visage parce qu’il est à l’origine de la sédition dans la mine où il a été enfermé. On y reviendra. On prépare tout dans le tome 2 pour annoncer le second diptyque. Marie va prendre de l’importance comme aussi la belle espionne. On n’oublie pas les personnages féminins.