Interview : Alexandre Clérisse sur un air de Moonlight Express

 

Cela faisait déjà quelques temps que l’on n’avait pas eu le plaisir d’interviewer Alexandre Clérisse qui devait être chez Azimuts en octobre à Montpellier en dédicace mais qui finalement ne viendra pas. Avec Moonlight Express, son dernier album qu’il signe avec Smolderen au scénario, l’occasion était trop belle pour échanger à nouveau avec un auteur parmi les plus brillants du 9e art. On suit le duo à la trace depuis Souvenirs de l’empire de l’atome, L’Eté Diabolik, le non moins diabolique Une année sans Cthulhu, ou encore Disparitions au Jazz Club signé par le seul Clérisse. On voit qu’ils surfent volontairement sur les belles ambiances des comédies dramatiques US des années 40 à 50 plus polars à la Hickok réunis. Wilder, Lubitsch, Hawks, Capra, Moonlight Express les a pour repères et génère un plaisir communicatif. De Berlin en 1947 à Disneyland Los Angeles en 1959, Alexandre Clérisse dont le trait est si unique a répondu aux questions de ligneclaire.info. A noter que des originaux de Clérisse sont en vente la galerie Barbier à Paris inspirées de ses ouvrages Jazz Club, paru en 2007 aux éditions Dargaud, et le récent Moonlight express, sur un scénario de Thierry Smolderen. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Alexandre Clérisse ©Cecile Gabriel/Dargaud

 Alexandre Clérisse, votre dessin est très imaginatif. Comment êtes-vous arrivé dans ce thriller berlinois, et Disneyland réunis ? L’idée du scénario vient d’où, de vous deux ?

On a travaillé pour la doc sur des films que Thierry Smolderen avait retrouvés, d’après-guerre. C’est moi qui avais inventé le héros, Norman Bold, dans un autre album, Disparitions au Jazz Club. Je l’avais un peu oublié. Il y a quelques années je me suis amusé à le redessiner. J’en ai parlé avec Thierry, fan de jazz qui avait des trames en tête, des nuages comme il dit. Il les recolle entre elles et crée une histoire. Là il avait plusieurs parties qu’il ne savait pas comment assembler et quand je lui ai parlé de reprendre ce personnage il a été partant. Ses idées des fois se rejoignent et il avait deux histoires qui se sont bien collées ensemble.

Il faut raccrocher les wagons mais ça fonctionne bien. Au début on est dans l’univers de Kerr et la trilogie Berlinoise, les gamins allemands dans les ruines et on dérive vers des modèles proches des comédies dramatiques US de la même époque. Et même le dessin y ressemble. Vous êtes inspiré par ces films ?

Tout à fait, on est très inspiré par le cinéma. On essaye de faire des albums qui se reçoivent comme un film, découpage, voix off. Au niveau des plans, du travail de la lumière. Après j’essaye d’apporter une partie picturale comme Klee pour Berlin. Je travaille sur ordinateur totalement mais j’utilise des effets de matière sur papier que je scanne.

Vous avec des pauses graphiques assez étonnantes dont une page qu’avec du texte, des croquis, une planche où le héros dans un bateau descend d’un étage à l’autre. Quand on déroule votre album on sent le travail, le côté créatif. Très documenté et précis.

C’est la liberté que l’on arrive à avoir avec le format avec cet esprit de découpage que l’on veut et si la narration le permet, pas toujours, on l’utilise. Mais on était avec cet album dans les dialogues de Thierry très ciselés avec un découpage plus classique.

Vos pastels dégradés ou violents, les reculs, une belle maîtrise.

Merci, il faut chercher le cadrage qui inspire, l’assimiler. Ce sont des choses qui me viennent à l’idée, influence de la BD jeunesse ou de Chris Ware.

Vous avez pensé à Grace Kelly pour Clarisse ?

Oui c’est une référence à tous ces films là comme Vertigo d’Hitchcock avec Kim Novak, les postures, les vêtements. Dans les films il y a tout, décors compris d’une époque qu’on n’a pas vécue.

C’est une histoire à tiroir. Clarisse va souffrir, il y a le mystérieux H, musicien de génie. Vous passez de 1946 à 1959, c’est astucieux et bien cadré. On est surpris.

On essaye déjà de se surprendre tous les deux avec Smolderen. Parfois ce n’est pas simple, je lui envoie mes ébauches et j’espère qu’il sera surpris. On essaye de mettre des petits plus.

Votre cheminement narratif est basé sur des angles qui s’enchaînent bien, se complètent.

Pas de fantastique, des flashs back, on essaye de donner des indications pour ne pas perdre le lecteur.

Racisme, histoire et politique, dans le cinéma américain de l’époque il n’y a pas de héros afro-américains. Vous par contre vous avez Jay-Jay.

Ce n’a pas été simple. On s’est mis dans la tête de Clarisse et Norman qui observent. On ne prend pas parti dans l’histoire de Jay-Jay. On reste observateur.

Vous relancez en permanence, d’un nuage à l’autre. On se retrouve à Disneyland Los Angeles. Vous rebondissez sur le trafic des œuvres d’art volées par les Allemands pendant la guerre. C’est le fil rouge avec le terrible Draganovic qui a peur des oiseaux.

Une petite trouvaille ce personnage qui a vraiment existé et a exfiltré des nazis vers l’Amérique du Sud.

Il y a aussi H, gamin allemand dans les ruines qui est un autre fil rouge qui conclue l’album. La boucle est bouclée dans le Moonlight Express mais sans rapport avec Moonlight Serenade de Glenn Miller ?

Oui, tout ça vient d’une séquence d’un film avec Larry Adler à l’harmonica. Mais aucun rapport avec Glenn Miller.

On ne dit pas tout sur la fin mais qui est pleine d’humour.

La dernière partie n’était pas écrite au début. Thierry ne savait pas qui allait aller vers qui.

Et maintenant, après Moonlight, d’autres nuages à exploiter ?

On a déjà une autre histoire écrite un peu plus réaliste, européenne dans les années 70, plutôt polar pour dans deux ans. Un peu le reflet de l’Été diabolique en hivernal. On a aussi d’autres idées pour faire vivre Norman Bold. Il a pris un vrai relief et j’ai une autre histoire avec lui plus âgé.

Comment vous faites pour vos expos ?

J’ai fait quelques dessins inspirés du livre qui seront chez Barbier. Je m’amuse à faire des grandes cases et il y aura un porte-folio qui va sortir au Seuil en novembre, des sérigraphies chez Expérience à Lyon. Plus un coffret de pochettes de vinyles sur le thème de Bold.

Moonlight Express, 160 pages, Seuil, 25 €

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