Il est un des ces auteurs brillants, un brin OVNI de la belle école hispanique. Jordi Lafebre était à Quai des Bulles 2025 à Saint-Malo. Une occasion rêvée de le retrouver après ses passages montpelliérains il y a dix ans. Le temps passe. Le dessinateur scénariste catalan met en scène dans sa ville Barcelone un nouvelle héroïne, Eva Rojas psy et déjantée qui ne rechigne pas à résoudre des meurtres tout autant bizarres qu’elle. Elle est jolie, spirituelle, sourit peu mais a beaucoup de charme. Après les Beaux Etés et La Mondaine avec Zidrou, Jordi Lafebre publie le tome 2 de Je suis (cette fois) un ange perdu après Je suis leur silence (Prix Canal BD 2024). Un feu d’artifice graphique, un scénario très bien mené. On souhaite que Eva vienne longtemps nous embarquer dans ses enquêtes. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.
Jordi Lafebre, revenons sur le tome 1 avec la création d’un personnage atypique, Eva Rojas. D’où il sort enfin, elle sort ? Il y a une part personnelle, un mélange d’intentions dans ce personnage ?
C’est en effet un mélange, un sujet dont je voulais parler. L’idée de départ c’est un paradoxe, une spécialiste des maladies mentales, une psychiatre qui peut aussi grâce à son métier, son talent peut découvrir le coupable d’un meurtre mais qui est aussi une malade. Elle soupçonne qu’elle est bipolaire. Et elle est psychiatre. J’ai rencontré des psychiatres qui m’ont dit que ce trouble n’empêchait pas d’avoir une vie normale. J’avais envie de montrer le côté glauque des gens et de faire un polar à Barcelone où il y a une belle tradition littéraire. Je suis barcelonais et cela me donnait aussi l’occasion de faire visiter ma ville.
Cela a été un prétexte pour amener des lecteurs chez toi.
Tout à fait mais c’est aussi une tradition du polar de visiter, montrer la ville où se passe l’action.
Les personnages, leur physique n’est pas neutre.
Cela me vient toujours naturellement. J’avais son image en tête depuis longtemps. J’ai fait une recherche de ses habits pour qu’elle soit moderne avec du style. Le côté moderne de Barcelone et de Eva Rojas ensemble.
Le tome 1 a donc donné une suite, le tome 2 et on retrouve Rojas avec plaisir. Dans une situation encore plus tordue, elle est au sommet d’une grue au départ avec trois fantômes familiaux qui l’accompagnent. C’est sa bipolarité ?
Et son héritage culturel. Ces trois voix sont chez Hamlet, ce sont des sorcières qui prédisent son avenir. Cela me parlait beaucoup. J’en ai profité pour ajouter ces voix de la famille Rojas aux histoires.
Dans ce nouvel album on en sait plus sur une des voix, celle qui s’est battue pendant la guerre d’Espagne.
Oui j’ai une histoire en tête pour chaque voix ce qui me permet de développer le passé familial des Rojas.
Elles sont des cas comme la mère de Rojas qui elle est dans un asile. Si Eva a des enfants ça risque de ne pas être triste.
Ah oui mais j’avais envie de créer une famille à la Gabriel Garcia Marques, des femmes célibataires.
Eva a une vie compliquée, malade, dans un environnement difficile et des meurtres étonnants. Le facho qui se plante dans le béton dans le tome 2, le destin d’Eva, il y a une part très réaliste mais également de la comédie satirique.
Le dessin me permet de communiquer avec émotion en direct avec le lecteur. Les détails doivent le toucher. La caricature le fait rêver. On peut se laisser porter par son imagination ou pas.
Comment tu travailles ? Tu écris tout ton scénario avant ?
J’aimerais bien (rires). Je sais où je vais. J’ai un séquencier. Quand il est fini je peux dessiner. Les dialogues, je travaille chaque séquence. J’ai pas mal de flashs-back. Je travaille en espagnol et je suis traduit. Je mélange papier et numérique.
Qu’est ce qui peux encore lui arriver à Eva Rosas ? Elle est toujours sur des meurtres pas classiques.
J’ai envie à la fois de raconter son parcours personnel et il y a plein de sujets à Barcelone, la mafia et autres dont les problèmes sociaux.
Il y a dans l’album un Gargamel sans les Schtroumpfs. C’est un méchant intello, tordu. Il va revenir ?
Oui sûrement. Il a de l’avenir. J’essaye d’avoir des personnages construits, je sais ce qu’ils sont, le pourquoi du méchant.
On parlait de Barcelone, il y a le souvenir de la guerre civile. On va voir un des personnages au front. C’est toujours dans la mémoire collective de ton pays la guerre d’Espagne ?
Oui et la tradition antifasciste. Je voulais en parler même si cela reste un bouquin léger. Il y a des sujets aujourd’hui dont il faut parler. Le travail d’un auteur est de les mettre sur la table, le combat continue. Toute l’Europe est touchée, fascisme et antifascisme. L’Espagne est le premier pays où il y a eu une guerre contre le fascisme mais les pays fascistes sont venus aider Franco en 38. Allemagne et Italie pour tester leur matériel
Eva est un personnage plein de charme, sensuelle, sentimentale, sur son nuage, hors normes et sympa. Réaliste cependant.
L’idée était de faire un personnage plein de paradoxes. Ce n’est pas un modèle pour les enfants. Elle franchit la ligne souvent et j’ai plaisir à la dessiner.
Une suite ?
J’aimerais bien avoir encore deux albums toujours avec des histoires indépendantes.
Quand on a lu le second on a envie de lire le premier si ce n’est pas fait.
Envie mais pas besoin (rires). Pas pareil. La construction du récit, de l’enquête, du séquencier, il y a un départ de l’histoire. On va voir l’évolution des personnages vivants, l’enquête va se résoudre par elle-même. Je ne sais pas combien j’aurais envie de faire d’albums.
Tu veux encore travailler seul ?
Je reste ouvert, je fais aussi de l’animation, je reste un raconteur d’histoires.
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