On dira avec envie et étonnement agréable que Fabien Nury et Brüno, complices de longue date ont signé un OVNI. A première vue la couverture par temps de pluie, un type chapeau lunettes et imperméable, un bouledogue (français) au milieu, bon sang mais c’est bien sûr, ils ont écrit un polar, des habitués du genre avec quelques beaux titres au palmarès. Perdu car Electric Miles n’est pas un polar. Il fallait bien demander à Fabien Nury au dernier Festival du Livre à Paris ce qui lui était passé à travers les neurones et ceux de Brüno pour mettre au monde ce thriller fantastique très travaillé. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC

Un bref résumé : Los Angeles, 1949. Sur le étagères d’un magasin de comics, Morris Millman, agent littéraire, rencontre l’auteur Wilbur H. Arbogast, un talent. Ses histoires dans le magazine pulp Outstanding ont eu un grand succès mais déjà lointain. Arbogast est oublié. Alors Morris se dit qu’il tient peut-être le coup littéraire du siècle, remettre en selle Arbogast. Si il écrit un livre et c’est là que tout commence à déraper. Il insiste Morris, prend Arbogast dans sa voiture sous la pluie. Il a comme une case qui manque Arbogast et demande à Morris si il aimerait qu’il lui raconte sa mort. Et il a un livre mais toxique. Morris a allumé le feu car Arbogast a une autre idée en tête après cette rencontre motivante pour un esprit en pleine ébullition.

On a la thèse et l’antithèse aves les deux héros. Nury confirme: « Oui la rencontre du lecteur et de l’auteur. L’étincelle c’est ça. Un lecteur voit un auteur. L’un suscite le désir de l’autre et c’est la réciprocité qui créé la fascination. Morris le lecteur et agent littérature réveille la bête qui s’était endormie frustrée chez Arbogast. De l’autre côté, Wilbur l’auteur réveille lui une ambition chez Morris dont il ne se doutait pas ». Il y a dans Electric Miles une progression bien calculée, l’épouse de Morris qui se joint au débat et tombe dans les griffes d’Arbogast est un des tournants de l’aventure car « c’est la révélation de la toxicité du personnage, Wilbur, qui ne ment pas quand il dit qu’il veut créer une religion et être un gourou ». Ce qui laisse supposer qu’il veut créer une secte, une religion, être dieu à travers un livre : « Tous les gourous ne parlent jamais de secte. C’est juste une question de point de vue. Si je dis que c’est une mythologie on admet que c’est une fiction et si je dis que c’est une fiction c’est une mythologie qui se fait passer pour réelle. Les frontières sont là et nous on essaye de marcher sur la ligne de crête entre ce qui est réel et ne l’est pas ». CQFD et il y a donc deux options de réaction à lecture, y croire ou pas. D’un côté il y a cependant un élément évident de thriller très réaliste, de drame intimiste panaché de fantastique latent.

La manipulation c’est la clé de voûte de l’édifice comme le confirme Nury. « Voilà un type qui vend sa femme à une autre. Le pacte faustien. Si tu crois à ce qu’il raconte cela rebat les cartes. La mise en mise en abyme est que n’importe quel auteur est le dieu de son livre. Si tu écris un bouquin tu décides de la fin, qui perd, qui gagne. A cette échelle tu es dieu. Wetslake disait quand j’écris un bouquin je suis dieu. Quand j’écris un scénario je suis une divinité mineure. Il y a les producteurs, le réalisateur. On a pris cette structure simple pour y superposer une strate de réalité. Il y a des gens pour qui cela coule de source et d’autres perplexes « . Il meurt, revient à la vie et veut en faire un bouquin. « Attention, il dit qu’il l’a fait. Il raconte sans preuves. Il est dans le livre mais réel et ainsi de suite. On manipule le lecteur. Nous sommes nous dans une page. C’est la vraie clé du bouquin. Il échappe à la case, Dieu c’est le blanc tournant. Une autre clé est ne pas séparer scénario et dessin. Avec Bruno cela fait des années que l’on bosse sur le dessin. C’est probablement le cas de fusion la plus intense de ma carrière avec un dessinateur ».


Un sujet qui s’est imposé ? « Oui. On a cherché ce sujet qui permettrait cette fusion pendant des années. Je n’aurai pas pu le faire avec quelqu’un d’autre. C’est une créature Brüno Nury qui l’a fait ». On a donc un être normal et un autre qui tire les ficelles, se dévoile ou pas, peu à peu. Pour aller où ? Il y aura un deuxième album obligatoirement : « Bien sûr. En fait l’album commence quand c’est le bouquin qui est créé. Mais il y a une blague à la fin. A voir et à lire. Un livre sur la création d’un livre qui a conquis au moins deux lecteurs, une lectrice qui va faire marcher le bouche à oreille. Un auteur qui échappe à la case SF de ses débuts pour entrer dans un autre rayon de la librairie qui serait le développement personnel. Il échappe à la fiction. Il écrit la réalité. Si on admet que c’est le meilleur développeur au monde il fait de ses interlocuteurs ses personnages. La boucle est bouclée ». C’est une mise en perspective de ce qu’est la littérature ? « Oui mais surtout le sujet final c’est la création d’une secte. Nous on le sait. Quand un auteur veut raconter une histoire de secte il a une réticence dans la mesure où on a l’impression que les gens qui tombent sous l’emprise des gourous tu les prends pour des abrutis et que cela ne t’arrivera jamais à toi. Donc tu restes à la porte. Or l’Histoire nous apprend que plein de gens rentrent dans des sectes ou des religions. Les gens ont besoin de croire et si on appuie sur le bon bouton ils marchent. La grande difficulté qu’on a eu est de montrer ce qu’il apporte aux gens. La clé c’est ce que Iris femme de Morris y trouve et en redemande. Possible outil de chantage, dépendance et embrigadement. Une secte, tu la regardes de l’extérieur. Nous on voulait montrer comment ça marche. L’engrenage, plus tu adhères au mensonge plus tu en redemandes. Mécanique aussi totalitaire ».

Du Brüno Nury comme il le dit, on ressent au fil des pages tout l’osmose qui a permis la création de ce premier album. « J’ai travaillé avec beaucoup d’auteurs devenus des amis proches. Brüno c’est à part. La discussion a été permanente, on s’aide mutuellement, ensemble. J’avais écrit plusieurs projets que j’ai jetés pour l’instant, je n’arrivais pas à dramatiser la mécanique. C’est quand on a trouvé le duo auteur-lecteur, qu’on a compris que cela parlait de nous. Et c’est parti. Ensemble on voit ce qui peut aller dans le dessin, la mise en page. Nous partageons le découpage et la mise en scène, le rapport texte image. Il y aura un deuxième album pour ce cycle mais cela pourrait être une histoire plus longue, une saga en petits cycles ».
Electric Mils, Wilbur, Glénat, 20,50 €
Articles similaires
Tyler Cross est un méchant, un cambrioleur, un arnaqueur. Impossible pour lui de refuser un…
Le polar dans tous ses états, c'est dans le numéro spécial que publie Marianne en…
Voici une idée de cadeau qui permet de retrouver l'un des plus sensibles et talentueux…
On connait bien sûr le film de Clint Eastwood, American Sniper, tiré du livre de…
Le Groupe Bamboo a annoncé le décès de Bruno Madaule, disparu le 13 septembre, à…
Il aura marqué l'Histoire du XXe siècle tout en étant une des conséquences du second…
Un retour en arrière à l'occasion de la sortie de ce nouveau XIII, le rappel…
Une reprise, un retour, celui d'un héros, Bruno Brazil, que reconnaitront tous les lecteurs du…