Interview : Pour Carbone, le succès, le talent et onze séries en marche

C’est une vraie success story. La scénariste catalane Bénédicte Carboneill, alias Carbone, enchaîne depuis trois ans, les titres, les séries. Elle s’est imposée, en particulier chez Dupuis, comme l’une des vraies nouvelles valeurs de la BD Jeunesse. La Boite à MusiqueLes Zindics AnonymesDans les yeux de Lya, Carbone est une scénariste qui est tombée dans la BD sans vraiment le faire exprès. Presque un hasard, mais les dieux étaient avec elle. Un talent authentique, beaucoup de travail, du recul, Carbone était au Festival BD de Lagrasse. Avec ligneclaire, elle est revenue avec humour sur son parcours et ses projets, nombreux. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Carbone
Carbone. Photo JLT ®

Carbone, si on faisait un retour en arrière ?

Jusqu’au jour de ma naissance ? (Rires)

Non pas vraiment. Jusqu’au début de votre aventure BD. Vous êtes toujours dans l’Éducation Nationale ?

Non, j’ai pris ma retraite. J’étais institutrice.

Vous êtes une très jeune retraitée.

J’ai une très bonne crème antirides. (Rires).

C’est La Boite à Musique qui a vraiment lancé votre carrière. Cette envie de faire de la BD, elle était ancienne ?

J’ai fait beaucoup de littérature Jeunesse pour les 0-15 ans. J’ai grandi avec mes enfants et mes élèves. J’ai écrit des romans ados et je me suis rendu compte que j’aimais raconter des histoires. Comme je suis assez impatiente, faire des romans, des grandes et longues descriptions, ce n’est pas mon truc.

Vous préfériez aller à l’essentiel ? Montrer la réalité, le fait, plus que l’expliquer ?

Oui. Avec le roman il faut détailler, mais ce n’est ce qui me plaisait le plus. Sachant que quand on est semi-pro en Jeunesse, c’est compliqué de travailler sur un projet pendant trois mois sans savoir s’il va aboutir, s’il sera publié. Du coup j’ai essayé avec Le Pass’Temps sur un dessin d’Ariane Delrieu. Le scénario me permet de faire l’impasse sur les grandes descriptions, les détails des personnages. C’est le dessinateur qui s’y colle

Il y a quand même le descriptif, le cahier des charges, un synopsis.

Bien sûr. De mon synopsis, j’aurais pu écrire un roman de 300 pages ou un scénario BD. J’ai tenté l’aventure BD.

Le synopsis de Carbone
Le synopsis de Carbone

Et cela vous a décidé à aller plus loin dans cette voie ?

Oui. J’ai été surprise des retours que j’ai eu des éditeurs au moment du Pass’Temps. Ils me disaient qu’ils n’avaient jamais vu un dossier présenté de cette façon. Je fais un story-board non dessiné, case par case très visuel, avec des couleurs pour chaque personnage et leurs dialogues. Les bulles sont en place. J’ai fait ça intuitivement ne sachant pas comment il fallait travailler. J’ai gardé cette façon de faire. Mon projet Le Pass’Temps a été accepté de suite par Jungle. Je me suis laissé prendre au jeu. J’ai pris confiance, j’ai ajusté le tout et les projets se sont succédés.

Le Pass'Temps Toujours avec un environnement Jeunesse, des héros ados.

C’est spontané car c’est le milieu que je connais le mieux. J’enseignais en Maternelle. La Boite à Musique a été le vrai déclic. Un truc extraordinaire. Je ne connaissais personne aux éditions Dupuis. Je les contacte sur le site général et ils me répondent. Celle qui va devenir mon éditrice en fait. Elle m’explique pourquoi elle ne prend pas un premier projet, m’incite à lui en envoyer d’autres. Je lui envoie ce qui va devenir les Zindics Anonymes. Et après ce sera La Boite à Musique. Un deux août, en pleines vacances d’été. Elle m’a dit de suite qu’elle le prenait.

Vous avez eu besoin de retravailler La Boite à Musique ?

Pas vraiment. Mon éditrice m’a suggéré des choses (d’aller plus dans le fantastique), et c’est agréable car chez Dupuis, ils n’imposent rien. Il faut par contre trouver ensuite le dessinateur, ce qui est compliqué. Qu’il soit disponible, pas en plein dans une série. Pour la Boite à Musique, on était en binôme avec le dessinateur Gijé. Donc on est arrivé ensemble. Il faut aussi que l’éditeur accroche avec le dessin proposé.

On récapitule. Pour la Boite à Musique vous êtes deux et d’autres éditeurs sont intéressés à l’époque.

Oui, plusieurs mais Dupuis étaient les premiers. Et j’en suis très contente. La Boite à Musique a fait boule de neige.

Les Zindics, dans Les yeux de Lya, vous touchez un peu à tous les genres. Lya, c’est un polar.

Le polar est vraiment mon truc. Avec la Boite, il y a du fantastique. Le monde de Pandorient, c’est le nôtre en miniature. J’y ai ajouté une part de fantastique et je me suis prise au jeu avec le dessinateur qui était ravi. J’ai gardé ma trame et rajouté des pouvoirs, des monstres.

Tout s’est enchainé de belle façon. En plus, La Boite collait bien avec l’environnement du journal de Spirou, la prépublication a beaucoup joué aussi. Comment on gère le succès ?

La prépublication a vraiment fait démarrer la machine. Pour le succès, comme je viens de la Jeunesse, je savoure tout en sachant que je suis attendue à chaque tome, à chaque nouvel album. Je reste très sereine….et prudente !

Un point d’étape, à ce jour ?

Les Yeux de Lya avec Justine Cunha sera un triptyque dont le tome 2 arrive en janvier. La prépublication est prévue mi-novembre dans Spirou. La Boite à Musique, le 3, vient de sortir et j’écris le 5. Jérôme dessine le 4. A priori, on ferait deux fois cinq albums. J’ai onze séries en marche (rires) dont sept chez Dupuis. Les Zindics, le deuxième sort aussi en janvier. A venir, La Brigade des Souvenirs en coscénariste avec CeeCee Mia et Marko au dessin, très chouette. Je l’ai rencontré à La Fouillade et je lui ai présenté mon projet. Il y a aussi un autre projet très « girly ». Ensuite Elina, la Sentinelle du petit peuple, au coscénario avec Véronique Barrau, et enfin Le Monde des cancres.

James Christ, Carbone et Justine Cunha
Carbone entourée de ses dessinateurs James et Cunha à Lagrasse. Photo JLT ®

Comment travaillez-vous sur autant de projets ?

J’ai toujours un tome d’avance. Quand je suis sur un projet, je m’y consacre. Je ne passe pas de l’un à l’autre. Je ne peux pas découper quatre planches d’un album et écrire le synopsis d’un autre. Je mets à peu près deux, trois jours pour le synopsis, et ensuite, dans mes bons jours, je vais faire dix planches par jour. Au total pour un album, un mois environ. J’ai le film dans ma tête, je fais mes arrêts sur image, je connais bien mes personnages, mes planches sont claires. Je les trace sur écran comme je vous l’ai expliqué.

Avez-vous eu envie de passer à autre chose, passer à la BD adulte, le polar pur ?

Polar non mais BD adulte oui. Ce n’est pas encore signé. Il y a un roman graphique assez noir qui se prépare.

Vous êtes une scénariste comblée mais effectivement prudente.

Oui. Je ne veux pas m’enflammer. Je suis très proche de Dupuis. A la Raoul Cauvin (rires). Mais cela ne m’empêche pas de travailler à priori avec d’autres éditeurs.

La Boîte à musique

Quel serait votre rêve ? Il est accompli ?

Pour le moment tout va bien. Je fais ce que j’aime. Je ne sais pas où je caserai un autre projet. Je vis déjà un rêve qui me semble irréel. Il faut que les idées s’enchaînent naturellement pour une série. Avec la Boite, par exemple, je sais où je vais.

Vous êtes une lectrice de BD ?

Je n’étais pas bédéphile. Je suis tombée dedans par hasard. J’ai trouvé au final mon vrai support d’écriture. Je lis beaucoup de romans et je ne découvre la BD que maintenant. Au coup de cœur. J’ai lu les classiques qu’on avait à la maison, Astérix, Lucky Luke. Mes frères, eux, en lisaient beaucoup. Quand ils sont partis de la maison, ils les ont prises. Et moi, je n’en ai plus vraiment lu. Comme quoi.

Dans les yeux de Lya