Au moment où sort chez Casterman le dernier Corto Maltese signé par Canales et Pellejero (Equatoria), c’est aussi l’occasion de redécouvrir trois œuvres classiques illustrées par Pratt qui vont ressortir sous forme de coffret. Dans les dernières années de sa vie, entre 1991 à 1994, Hugo Pratt avait décidé d’illustrer d’aquarelles trois albums composés de textes rares d’Arthur Rimbaud, Rudyard Kipling et Giorgio Baffo. Un des nombreux talents de Pratt que l’aquarelle dont il servira aussi pour Corto Maltese.
Restait donc à savoir pourquoi, dans le vaste inventaire de ses livres de prédilection, Hugo Pratt avait-t-il privilégié des lettres d’Afrique de Rimbaud, des poésies militaires de Kipling et des sonnets érotiques de Baffo, poète vénitien du dix-huitième siècle ? On est loin des titres phares de ces auteurs. Comme le souligne dans ses préfaces Dominique Petitfaux, « le choix inattendu de ces textes en dit beaucoup des goûts littéraires de Pratt mais révèle aussi l’attirance du créateur de Corto Maltese pour des écrivains dont les destins font écho au sien ». L’Éthiopie de Rimbaud et son appel de l’ailleurs, l’enfance coloniale de Kipling et sa culture militaire, la Venise de Baffo et son goût immodéré des femme, en choisissant des auteurs à la façon d’un portrait chinois, Hugo Pratt offre, à la croisée de la littérature et de l’art, l’une de ses dernières et plus intimes invitations au voyage d’une somptueuse beauté et d’un grand intérêt littéraire.
L’œuvre de Rudyard Kipling (1865-1936) a connu une fortune diverse. Ses écrits pour la jeunesse le vouent à une longue postérité, notamment grâce à ses Livres de la jungle (1894-1895) et au célèbre poème Tu seras un homme mon fils (1910). Il en va autrement pour le reste de l’œuvre, méconnu et souvent jugé comme une célébration conservatrice de l’empire colonial britannique. Le choix de poèmes rassemblés dans cette édition, principalement extraits du recueil Barrack-Room Ballads (1892), témoignent pourtant d’une sensibilité plus complexe et humaniste, concordante avec le bel essai biographique qu’Alberto Manguel a consacré à celui qui fut en 1907 le premier prix Nobel de littérature d’origine anglaise.
Considéré comme l’un des écrivains vénitiens les plus importants du XVIIIe siècle, Giorgio Baffo (1694-1768) occupa une place de notable dans la République de Venise (il en fut à la fois un magistrat et un sénateur) tout en célébrant dans ses écrits Venise et la jouissance des corps. Poète et philosophe libertin : un tel homme ne pouvait que susciter l’intérêt d’Hugo Pratt, qui se pensait plus volontiers vénitien qu’italien (il ne se résolut à vendre son appartement de Venise qu’à la toute fin de sa vie) et dont le parcours fut marqué par les femmes (certaines ont directement inspiré les aquarelles reprises dans le recueil).
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