MeRDrE-Jarry, le père d’Ubu, biographie croisée

Il y a deux titres récents à retenir de Casanave avant MeRDrE, Jarry, le père d’Ubu qu’il vient de dessiner avec Rodolphe au scénario. Le premier c’est Nerval l’inconsolé écrit par Vandermeulen et le second Tu sais ce qu’on raconte ? avec Rochier. Pourquoi ? Parce que rarement un auteur sait restituer au dessin la vérité intellectuelle, humaine et psychologique d’un écrivain, que ce soit dans le cas de Nerval puis de Jarry, on va le voir plus complexe encore, et aussi de Rochier dont le récit aurait pu devenir sans le talent de Casanave compliqué à mettre au jour. Voici donc avec ce Jarry une sorte de biographie croisée entre créateur et personnage que Rodolphe, le toujours très étonnant Rodolphe après son Je suis un autre, a fait naître et dont il a donné le texte à faire vivre à Casanave. Jarry et Ubu son personnage, vivent une drôle de vie. Pour ceux qui ont envie, ou plus âgés qui s’en souviennent, rien n’a jamais égalé l’adaptation télévisée d’Ubu roi par Jean-Christophe Averty passionné par Jarry au milieu des années soixante. C’est cette passion que l’on ressent également dans ce Merdre et sur lequel on interrogera Casanave bientôt à Angoulême.

MeRDrEAlfred Henry Jarry est né en 1873. Famille aisée qui ne va pas tarder à avoir des soucis. Il est breton, lit toute la bibliothèque familiale très jeune, construit des marionnettes. Et se met à écrire sur fond de guerre entre les pour et contre antlium, nom latin de la pompe destinée à vider les fosses à m.. Au collège il va rencontrer son futur Père Ubu, un professeur sans autorité, et Jarry monte un spectacle. Ubu roi est presque né avec le décervelage, gidouille bien large pour boustifaille, son bâton à merdre, le croc à phynances. Il aime l’escrime Jarry et le vélo. Il se prépare à rentrer à l’École normale supérieure à Paris. Il va donc au lycée Henri IV, pas moins. Il est doué, intelligent. ll rencontre un douanier, Rousseau, le peintre à venir. Jarry hérite avec sa sœur. Bonjour Rachilde qui tient salon littéraire entre autre. Fanny est aussi de la fête, muse symboliste. Jarry aimerait bien être publié. Il est parmi les valeurs montantes avec Apollinaire, Valéry ou Allais. Il sort Les Minutes de sable mémorial encensé par Mallarmé. Jarry fait son service militaire et fait des courses cyclistes. L’absinthe, l’herbe sainte, sera une grande découverte, fait de la figuration. Ubu Roi sera peut-être montée et le texte est publié. Merdre alors. Le public est divisé. Ubu ne laisse pas au moins indifférent. Une « chanrantonesque inconhérence » dit la presse. Charenton est un asile.

MeRDrEUn monument Ubu, une parodie surréaliste et politique, qui fait le poids, interroge, interloque. La pataphysique c’est Jarry, la science des solutions imaginaires. Vian s’en emparera et dira « la pataphysique est à la métaphysique ce que la métaphysique est à la physique ». Jarry a été un empêcheur de faire de la littérature en rond, un iconoclaste génial qui va mourir ruiné à 34 ans en suçant un cure-dent. Il y a tout le charme de Jarry, romancier, poète, journaliste, ubuesque adjectif rentré sans que souvent on en sache l’origine et le sens dans le vocabulaire. Casanave révèle avec Rodolphe la vie de ce trublion bondissant, inspiré et malheureux. Un romantique lui-aussi Jarry comme Nerval à sa façon dans un monde qui bascule vers le XXe siècle, cornegidouille. A la fin du bouquin Rodolphe signe une sorte d’éditorial Postérité qui replace Jarry et son œuvre dans notre présent. Enfin la galerie de portraits des amis de Jarry illustrée par Casanave est passionnante avec un petit aspect Daumier fort séduisant.

Merdre, Jarry, le père d’Ubu, Casterman, 18,95 €

Jarry, le père d'Ubu