Interview : Marko et ses Godillots, des tranchées au Spad XI : “toujours être juste et précis”

Avec Les Godillots, Marko et Olier ont apporté un ton novateur au traitement en BD de la première guerre mondiale. Aventures et mésaventures, joies et peines d’une escouade dédiée au ravitaillement des Poilus, Les Godillots échappent au classique récit de tranchées. Avec Palette, Le Bourhis et le jeune Bixente, Marko a donné vie à un trio attachant, parfois drôle, toujours sensible et humain confronté à la violence sans nom de la guerre. Pour la sortie du tome 3 des Godillots chez Bamboo, Marko, avec passion et générosité, se confie à Ligne Claire.
Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Marko
Marko, un Poilu plus vrai que nature ®

Comment sont nés ces Godillots ?

Je voulais travailler sur le sujet. J’ai motivé Olier avec qui j’avais déjà collaboré. Il fallait que je trouve un angle qui n’avait pas été déjà abordé. Le ravitaillement des premières lignes, la roulante comme axe central de la vie du Poilu, voila le déclic. La roulante était aussi l’endroit où on se passait des informations, des bruits, des rumeurs. Et puis manger était capital pour ces hommes, pour survivre, se rattacher à quelque chose. D’où les Poilus Ambroise Palette et Le Bourhis, désignés volontaires par leur capitaine pour apporter la soupe à leurs copains, une mission dangereuse à travers les lignes.

Comment avez vous bâti votre histoire ?

A deux avec Olier. On a travaillé ensemble. On ne s’est pas quitté du début à la fin. Il fallait poser les personnages, d’origines diverses, un Breton, un Picard, comme dans la réalité. Nous devions être juste, précis. Il y avait un véritable enjeu et apporter tous les bons ingrédients nécessaires.

Le Vol du goélandRien n’a été laissé au hasard ?

Dans Les Godillots nous savons exactement où nous allons. Avec Bichette par exemple, le jeune garçon adopté par l’escouade et qui recherche son frère. Nous avons bâti l’arborescence, créé une vie à nos personnages. Dans le tome 1 nous avons posé l’action. Nous avions besoin de deux ou trois tomes pour bien ancrer nos héros et même commencer à dévoiler leur passé.

Dans le tome 2, L’Oreille coupée, vous êtes plus dur dans le récit même si déjà le simple fait de traiter de 14-18 n’est pas une comédie.

Oui, mais après le tome 1, il fallait deux choses. Un, remettre Français et Allemands au même niveau pour éviter que Les Godillots soient un récit historique sur les seuls Français. Deux, il fallait aussi faire la part en réalité et fiction mais l’histoire de l’oreille coupé est tout à fait authentique. Un soldat a bien rapporté une oreille comme trophée. J’ai placé cette histoire dans les Vosges. La guerre est une succession de gestes horribles mais ce qui m’intéressait était de mettre en évidence les relations entre Français et Allemands, pas de creuser cette histoire.

Dans le tome 3 qui vient de sortir, Le Vol du Goéland, c’est l’aviation que découvre les Godillots et un pilote, un As au caractère difficile, Alexandre d’Esterrat.

On a écrit un album un peu plus léger. J’avais envie de parler d’aviation mais pas comme un spécialiste. Je ne suis pas Romain Hugault. On parlera ensuite du service de santé ou des camions, du Train des équipages. Cela dit, l’aviation était pour moi un challenge. Les détails devaient être crédibles. Les aviateurs étaient des dieux vivants à l’image de Guynemer. On a choisi comme avion un Spad XI car c’était un biplace et avait un mitrailleur. Pour l’action c’était nécessaire. Bixente va être un passager clandestin de l’As des As. Mais encore une fois je n’ai pas fait un album sur l’aéronautique.

Les GodillotsDans Les Godillots il y a un mystère. Qui est vraiment le jeune Bixente, un adolescent Basque monté au front pour tenter de retrouver son frère ? Les Godillots l’adopte comme mascotte.

Effectivement mais on aussi publié un premier roman avec Olier que j’ai illustré, le Gourbi du sorcier dont le tome 2 va sortir. Bixente, surnommé Bichette en est le héros. La cohérence est indispensable entre les albums. Bixente pose un problème mais pas dit que la réponse arrive dans le prochain album, le 4, qui sera en fait un retour en arrière. Dans le tome 3 apparaît aussi le personnage féminin, une journaliste, Marie Pivain. On comprend que Palette, Le Bourhis et Marie se connaissent et qu’ils n’ont pas pris qu’un verre ensemble. Nous devions mettre en place ce personnage sans trop compliquer les choses. Un album raconte à chaque fois une histoire complète mais peut ouvrir vers d’autres pistes.

Vous parlez de cohérence souvent. Comment s’inscrit dans cette démarche le journal de tranchées publié à la fin de chaque album ?

J’en ai eu l’idée pour d’une part ne pas tomber dans le traditionnel making-of et, d’autre part, apporter des informations supplémentaires. D’où ce journal en huit pages avec dessins, textes, qui ajoutent à cette fameuse cohérence recherchée dans le dessin et l’action. Un exemple, le 435 Régiment d’infanterie auquel appartiennent les Godillots n’a pas existé mais on lui a bâti une histoire, des lieux de combats. Il faut une très grosse documentation et se rapprocher si besoin de spécialistes du conflit. On ne peut plus commettre aujourd’hui d’erreurs grossières. Pour le tome 4 où on parle des chauffeurs de camions on s’est adressé au musée de la Voie Sacrée. Il faut savoir s’entourer des gens qui savent.

Où allez-vous entraîner vos Godillots ?

Olier était tenté de les amener jusqu’en 1939. Pas du tout évident. Par contre je maintiens qu’il faut traiter des autres grands clichés de la guerre, le service de santé, je l’ai dit, aller sur d’autres fronts, les chars pourquoi pas, la Marine. L’envie est là. On a de beaux retours de notre jeune public qui découvre avec Les Godillots la Grande Guerre à laquelle finalement on a donné des couleurs, loin du noir et blanc qui colle à ce conflit.

Comment travaillez-vous avec Olier ?

Scène par scène, avec un chemin de fer, planche par planche. Je ne veux pas de scénario complet, d’un seul coup, ce serait trop difficile. Je fais aussi un storyboard, on retravaille en détail. Je ne suis pas un dessinateur réaliste pur. J’ai un dessin spontané, j’ai besoin du décalage.

Pour les tomes 1 et 2, j’ai travaillé en couleurs directes, à l’aquarelle. Au milieu du tome 3 j’ai modifié ma technique. Cela devenait compliqué avec une remise en question de mes envies. Je n’arrivais plus à faire vraiment ce que je voulais. Je ne maîtrisais plus. La technique ne doit rien vous imposer, c’est à vous de le faire. Donc j’ai décidé de mixer couleur directe et informatique, un lavis que je scanne et retravaille. Je ne dessine pas sur un format unique de papier, généralement plus grand qu’un A3.

2015, une année repère pour Les Godillots ?

Oui avec ce tome 4 qui se rapprochera de la bataille de Verdun, donc un retour en arrière par rapport au 3 qui se passe en 1918. Les Godillots monteront au front et on parlera des camionneurs. L’essentiel est que nos histoires soient digérables par tous, un bon cocktail bien dosé.

Les Godillots, T3 Le Vol du goéland, Bamboo, 13,90 €

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