Cigarettes, un jeu de dupe mortel

Le tabac, son histoire et ses dégâts, chaque année 7 millions de décès dans le monde, 73 000 en France, c’est le sujet de cet album choc signé par Pierre Boisserie et Stéphane Brangier au dessin. Cigarettes fait le tour d’un monstre qui n’en finit pas de lancer ses tentacules mortelles à l’assaut de victimes innocentes, faibles et mises sous dépendance. Si on a pu ignorer longtemps les effets mortels du tabac, aujourd’hui malgré des campagnes négationnistes des fabricants, on sait. Reste que ce n’est pas simple de casser l’addiction créée par la cigarette. Avec un cynisme très efficace le narrateur de l’ouvrage reprend les grandes lignes historiques de la naissance du tabac, sa découverte, sa progression et son arrivée en Europe. Avec un constat effarant, rien ne peut arrêter les grandes compagnies cigarettières qui se tournent vers de nouveaux marchés, ni les états qui vivent aussi du tabac par les taxes qu’elles lui imposent. Un jeu de dupe démonté page après page sans condition.

Cigarettes Des acteurs clope aux lèvres, signe de machisme, de puissance, un cow-boy au paquet rouge qui finira par en mourir, le tabac, pour en arriver là, a mis grosso modo plus de cinq siècles à tuer d’abord dans l’anonymat puis dans le doute, enfin dans la plus totale certitude. Curieusement il a été interdit à ses débuts par le pape Urbain VIII, un sultan, un Empereur de Chine et le roi Jacques Ier d’Angleterre. Mais rien n’y fera. L’esclavage sera le support de sa progression en particulier en Amérique. La Virginie, la Caroline et l’arrivée d’un petit génie malfaisant, James Duke qui va industrialiser la cigarette faite jusque là à la main. Des machines redoutables voient le jour et font, en 2008, 20 000 cigarettes à la minute. Duke envahit tous les USA. Des trusts se mettent en place, la guerre de 14 va être un tremplin incroyable pour le tabac, la cigarette du Poilu, les femmes s’y mettent. Même si des noms comme Ford ou Edison le combattent. Idem en 1939. On recommence, cigarettes en tête comme en 1945 pour le plan Marshall où on exporte en masse des cigarettes vers l’Europe en manque depuis des années. Histoire aussi de faire du fric et envahir de nouveaux marchés. La cigarette a acquis ses lettres de noblesse, les médecins fument aussi. On fait des cigarettes élaborées, goût, mélange, produits ajoutés. Un drôle de chameau prend les rênes avec Lucky et le cow-boy célèbre dont on parlait plus haut. La pub est au sommet, F1 comprise.

Le dossier sans filtre

Tout est dit dans Cigarettes et ça fait froid dans le dos. Oui, on savait, mais on a caché longtemps les conséquences, avec des lights, des filtres, de campagnes pseudo-scientifiques payées par les cigarettiers. Tous les moyens seront bons pour combattre les mesures anti-tabac. Les moyens mis en œuvre sont colossaux. L’addiction est là, entretenue. En Europe les fumeurs diminuent. On ne fume plus dans les entreprises, les lieux publics en Europe, aux USA, paradoxe. Alors il faut aller ailleurs, la Chine et l’Afrique. C’est fait. Un constat effarant que ce Cigarettes, qui plus est graphiquement bien balancé avec son méchant narrateur prêt à tout pour fourguer ses produits. On frémit car souvent ancien fumeur. Un souvenir au passage pendant un reportage en Caroline du Nord en 1996. Passage obligé avec l’office du tourisme dans les usines du chameau triomphant et sûrement une caisse d’échantillons. Mais quand on a arrêté de fumer depuis moins d’un an, ce serait tenter le diable. Alors le chameau ou le dromadaire sont allés se faire voir. Et, depuis, plus jamais de cigarettes. Une préface nette et précise de Yves Martinet, président du Comité national contre le tabagisme, et un dossier très précis en fin d’album, le dossier sans filtre.

Cigarettes, le dossier sans filtre, Dargaud, 19,99 €

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