La collection BD Albert Londres avait ouvert son catalogue pendant la guerre de Corée. Stéphane Marchetti nous en avait parlé et annoncé un second titre, Les Mémoires de la Shoah, adaptation des reportages primés d’Annick Cojean à l’occasion de la libération des camps en 1945. Théa Rojzman au scénario, Tamia Baudouin au dessin signent un album bouleversant à un moment où les mémoires s’effritent, s’effacent parfois volontairement. Annick Cojean a fait un travail de grande journaliste, là aussi ce qui devient de plus en plus rare. On va la suivre, on est sur ses traces parce qu’elle voulait savoir ce qu’on avait retenu de la Shoah, ce qui se transmettait dans les familles décapités souvent par l’horreur indicible. Qu’allons nous en faire nous qui sommes aussi la dernière génération à avoir côtoyé les survivants encore jeunes. Et après ?

Indicible, Annick Cojean visionne des cassettes de témoignages, trois mille rescapés ont parlé. Et Annick rentre dans l’écran, va vivre avec elles, avec eux l’enfer réel. 1942 raffle au ghetto de Kovno en Pologne. Bessie voit cette femme avec son bébé dans les bras, qu’elle cache, qu’on l’oblige à donner à un SS. De ce jour elle a toujours été seule. Plus tard dans un camp quand on va lui parler de ce bébé elle a oublié. Elle dit ce que jamais les livres ne pourront transcrire. La force des paroles est un matériau irremplaçable. Isabella parle, ses narines remplies de la puanteur de la chair brûlante, une autre peau sous la sienne qui s’appelle Auschwitz. Pas la peine d’en parler, tu as tant souffert. Tout le monde se protège, l’oubli ? Annick continue, va voir un psychiatre qui passe sa vie à travailler sur le traumatisme des déportés. Les fantômes du passé, le silence étouffe, le mensonge est toxique. Parler guérit mais seulement si on est écouté. Pas de parcours type mais une collection d’expériences différentes par cette mémoire insomniaque de la Shoah. Le témoignage de Nathan, la balle dans la tête d’une gamine, celui d’Anna une maman qui abandonne sa fille pendant la sélection. Le grand frère qui dit à son petit frère de rejoindre ses parents sans savoir que c’est vers la chambre à gaz.

On est pris aux tripes mais cela ne suffit pas. On est ému aux larmes et cela ne suffit pas. Les textes sont d’une telle force, d’une beauté fatale qu’on se les approprie. Criminels de guerre, leurs enfant. Cette phrase, j’aime le peuple allemand mais je n’ai en lui aucune confiance. Certes les générations de la guerre, du nazisme, d’une Allemagne qui était à l’époque soudée volontairement dans la conquête à tout prix ont disparu. Mais qui peut dire quand on voit la montée actuelle en Europe des extrêmes que l’Histoire ne peut pas se se répéter ? Sous une autre forme ? Qui sait ? Voilà pourquoi les écrits de Annick Cojean qui a dû souffrir aussi en enquêtant, cet album au dessin imparable, poignant, sont incontournables et vitaux. Un lien pour en savoir plus https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000006457/echos-de-la-shoah-les-rescapes-1-3.html


Née en 1957, Annick Cojean est grand reporter au Monde et autrice de livres et documentaires de télévision. Lauréate de plusieurs prix de journalisme, notamment du prix Albert Londres dont elle a ensuite présidé le jury de 2010 à 2020, elle a parcouru le monde pour des reportages au long cours, couvert conflits, révolutions et drames humanitaires. Dans tous les contextes, elle s’est employée à relayer la parole des femmes, consacrant de longues enquêtes au sujet du viol de guerre (Congo, Irak, Syrie) ou du viol comme arme de pouvoir. Elle a écrit des livres d’entretien avec Simone Veil (Les Hommes aussi s’en souviennent) et avec Gisèle Halimi (Une Farouche Liberté). Ses deux recueils d’interviews de femmes célèbres ont été également été portés au théâtre (Je ne serais pas arrivée là si…). Son dernier ouvrage, Nous y étions, 18 vétérans racontent heure par heure le D-Day, a obtenu le prix de l’Académie des Sciences, Arts et Belles Lettres de Caen.
Les Mémoires de la Shoah, Dupuis, 25 €

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