Scénariste, journaliste, Stéphane Marchetti a crée Playprod en 2004, sa société de production de documentaires et de reportages avec Alexis Monchovet. Ensemble, ils reçoivent le prix Albert-Londres en 2008 dans la catégorie audiovisuelle et le FIPA d’or dans la catégorie Grands Reportages en 2007 pour leur film Rafah, chroniques d’une ville dans la bande de Gaza. Aujourd’hui Marchetti a lancé avec Jean-David Morvan chez Dupuis la collection consacrée aux lauréats du Prix Albert Londres, équivalent du Pulitzer US. Il a scénarisé Sur le front de Corée, premier titre de la collection et revient avec Ligne Claire sur ce qui a motivé cette nouvelle collection. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.
Stéphane Marchetti, pourquoi cette collection sur les Prix Albert Londres ?
On est à une époque où le journalisme est remis en cause avec violence. On menace, on tue des journalistes. Les gens ont du mal à reconnaitre une vraie information d’une intox. Donc on voulait remettre le rôle du journaliste au cœur de ces récits. Leur travail est d’aller recueillir de l’information sur le terrain. C’est ce qui nous a motivé pour adapter en BD ces récits souvent inaccessibles au grand public, couronnées par le prix le plus prestigieux de la presse francophone, l’histoire de ces Tintin de chair et d’os.
J’ai récemment animé une visioconférence avec Jean-David Morvan sur la BD et l’Histoire. Vous co-éditez la collection avec lui ?
Oui on est co-directeurs de ces ouvrages, cinq au total.
Comment avez-vous choisi les titres et donc les journalistes primés ?
Le prix a été créé en 1933 donc on avait une latitude très importante pour choisir. Rapidement on avait l’envie que ces textes racontent le XXe siècle et le XXIe plus une histoire du journalisme. On a essayé d’avoir des styles divers, avec des découvertes souvent.
Quel sera le prochain album ? La scénarisation est compliquée ? Dans le Turenne et la Corée on plonge vraiment dans le sujet.
Ce sera Les mémoires de la Shoah (parution le 24 janvier 2025) d’Annick Cojean, avec Théa Rojzman au scénario et Tamia Baudoin au dessin (chronique à venir). Avec Jean-David on ne voulait pas une adaptation bête et méchante. On avait envie de garder l’ADN du titre primé et avoir l’autre côté, la recherche de l’information, montrer comment un journaliste fait sur le terrain en immersion. Cela permettait de raconter un évènement par les articles primés et par un journaliste. C’est le cadre qu’on a donné à chaque duo, scénariste, dessinateur. On sera à deux albums par an. On n’a pas encore validé le troisième mais cela devrait être Philippe Broussard du Monde, sur l’odyssée tragique de passagers clandestins africains à bord d’un cargo ukrainien scénarisé par Morvan et dessiné par Jean-Denis Pendanx. On souhaite une variété d’articles, d’époques.
Pour revenir sur Henri de Turenne vous avez d’autres sujets sur les années 50 ou la guerre d’Algérie ?
On verra. J’aimerai faire Maurice Chanteloup qui était le dernier journaliste présent à Séoul quand les Nord-Coréens arrivent. Il est resté trois ans en détention en Chine et en Corée du Nord. Son histoire est hallucinante.
Tout va dépendre aussi du succès de la collection.
Oui, on a une centaine de prix et donc de lauréats. On sait qu’on aura des textes singuliers qui permettent de raconter notre société.
Comment sont choisis les dessinateurs ?
Ce sont des décisions collégiales. On voulait que chaque album soit considéré comme un livre d’auteur. Pas d’uniformité du dessin. Pour Annick Cojean on voulait amener une touche plus onirique. C’est une association avec le Prix Albert Londres. Car c’est le dénominateur commun. Ils n’ont pas influencé les choix. Ils nous ont ouvert des portes. Il y a des grands oubliés qui n’ont pas été primés comme Kessel ou Bodard.
Vous parliez de la vision du journaliste aujourd’hui où tout le monde s’imagine l’être, les chaines d’infos. Vous pensez que cela va empirer et donc décrédibiliser le métier ?
Je crois qu’on ne peut pas se passer d’une information de qualité. On le voit avec la désinformation aujourd’hui. Lutter contre c’est vider l’océan avec une petite cuillère. On voulait revenir au cœur du métier de reporter.
Est-ce que le public ne se satisfait pas d’une bouillie d’info ? A-t-il envie de l’honnêteté journalistique ?
Avec les réseaux sociaux tout le monde pense être devenu journaliste. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle il faudra mener un combat pour avoir une info fiable, sourcée de qualité. Il y a un gros travail pédagogique à mener dans les écoles et collèges par exemple.
On a heureusement encore sur le terrain des consœurs et des confrères dans la lignée du Prix.
Oui même s’ils ont de moins en moins les moyens mais ils enquêtent. Pour les pigistes il y a une véritable précarisation. Ce qui rend parfois leur travail encore plus courageux. Il y a les moyens que le journaliste met en œuvre pour recueillir une parole, un témoignage plus indépendant.
Est-ce que vous avez une idée de votre lectorat ?
On n’a pas encore le recul nécessaire. Il y a les amateurs d’Histoire. La Corée était un conflit oublié. On pourrait parler du Bataillon Français en Corée. Il y a aussi les jeunes en école de journalisme qui peuvent voir ainsi comment on ramenait de l’info à l’époque alors qu’aujourd’hui on appuie sur un bouton sur internet.
Très différent bien sûr. Et vos projets ?
C’est ce qui nous intéressait. L’évolution de la couverture d’évènement au fil des années. Rien à voir en 1950 par rapport à 2024. On voulait que chaque journaliste primé se retrouve dans la BD. Annick Cojean pour le prochain album s’est prise au jeu et a été rassurée. Elle s’est immergée totalement dans cette histoire. J’avais beaucoup aimé la Collection photographes de Magnum. Je travaille actuellement sur la création du journal Combat en BD chez Dargaud qui paraitra vers 2026. Une autre histoire de la grande Presse.
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