Jour J Mai 68, édition spéciale et hypothèses

Un cinquantenaire que le BD se devait si ce n’est de fêter mais au moins d’évoquer, celui de Mai 68 qui va donner lieu à une cohorte d’ouvrages où le pire risque de côtoyer le meilleur. Dans la série Jour J on ne pouvait pas passer à côté du sujet. Une édition spéciale vient donc commémorer ce Mai 68 décliné en deux albums qui revisitent à travers deux hypothèses ce qui, cinquante après, restera avant tout pour ceux qui l’ont vécu un grand moment de liberté. Pour le reste, la révolution, la guerre civile, le débarquement des Américains pour rétablir l’ordre, Fred Duval et Jean-Pierre Pécau ont mis le paquet et forcé la dose. Le résultat est rigolo, inégal et abonde dans le polar politique ou social avec quelques portraits, il est vrai, bien tournés de personnalités dont on sait aujourd’hui ce qu’elles sont vraiment devenues. Pour le dessin, dans L’Imagination au pouvoir Mr.Fab s’offre des ambiances noires de barbouzes sur le retour et de politiciens retors. Pour Paris brûle encore, Damien est dans le post-apocalyptique bien cerné et trace les contours violents d’une guerre où les « Ricains » sont de retour.

Jour JDans le premier album, le fric, il faut le mettre à gauche en ce mois de mai 68, celui de la banque de France mais des petits malins ont appris qu’un transfert de fond allait prendre le métro. Et les malfaisants le piquent au passage. Le chef du gang, Delpérier, a de l’expérience, celle de la guerre d’Algérie, de l’OAS, du REP et sa sœur joue à se faire peur sur les barricades. Les paras de Massu sont entrés dans Paris et ce sont eux qui sont en face des étudiants. Il se fait avoir le frangin et direction la prison. Cinq ans plus tard Cohn-Bendit est au gouvernement. La VIe République pointe son nez. Le PC est hors course, idem pour les Gaullistes. Dans l’ombre un certain Chirac qui aurait connu Delpérier en Algérie, tire les ficelles très copain avec Cohn-Bendit. Mais quand Delpérier défenestre son ex-copain Drumont qui l’a laissé tomber ça commence à bouger et même les services secrets US s’intéresse au sujet. Comme Paris est partagé par toutes les fractions rivales issues de mai 68, de Mitterrand à July, à Marchais qui avait appelé l’Armée Rouge, on s’agite et on tente de survivre.

Hypothèses deux : Débarquement de Normandie bis, l’Histoire se répète. Un correspondant de guerre va à Paris. La révolution en France a commencé en mai 68, trois ans plus tôt. De Gaulle est mort. Les chars de Massu interviennent mais se font laminer par des missiles portables qu’ont récupéré les étudiants. Des maoïstes arrivent à lancer des missiles atomiques sur l’armée qui encercle la capitale. Les paras russes sautent sur Strasbourg. Les GI’s ont débarqué et des milices diverses font régner leur loi sur Paris. Catholiques extrémistes, musées dévastés et trafic d’œuvres d’art, le reporter a pour objectif de récupérer la Joconde. Mais Paris c’est pire que Stalingrad et Berlin en 45 réunis.

Mai 68 Heureusement que l’ouvrage commence par un cahier didactique sur le vrai mai 68. Un seul mort, la radio reine, une joyeuse kermesse, les étudiants sur leurs barricades doublés par le PC et la CGT qui ne voulaient pas d’un pouvoir impossible, un De Gaulle machiavélique qui reprend les rênes après l’épisode de Baden où quoiqu’on en dise il est allé s’assurer de la fidélité de l’armée, son discours musclé pour remettre les pendules à l’heure et les Français satisfaits sur les augmentations de salaire, la province qui grosso-modo s’en fout royalement, le bac bradé, tout le monde pouvait partir en vacances en oubliant aussi le coup de Prague et les Russes en Tchécoslovaquie.

En mai 1968, la France certes s’ennuyait mais était riche et sans chômage. On ne fait pas la révolution le ventre plein. Oui, on s’est bien marré. Les parents avaient un peu la trouille et découvrait que leurs enfants leur répondaient. Enfants ados qui eux se laissaient aller à une liberté intellectuelle et sexuelle toute neuve. Quand on lit Jour J, recul aidant, on est dans une fiction et une uchronie très improbable, ce qui n’est pas vraiment gênant si l’on ne veut que se distraire. Une préférence notable pour le premier tome.

Jour J, Édition spéciale, Mai 68, Delcourt, 22,95 €