Interview : Fabrice Lebeault l’enchanteur, de la Terre à la Lune pour rêver avec Sélénie

Avec Sélénie (Delcourt), Fabrice Lebeault au scénario et dessin, Greg Lofé aux couleurs ,offrent une balade sur une Lune colonisée. Qui sont ces Terriens venus se réfugier sur notre astre sous la houlette de Cacochyme à la tête en forme de croissant ? Rêve, réalité, manipulation, Lebeault l’enchanteur associe le tout dans un récit fantastique très fin XIXe à la beauté émouvante, aux facettes et surprises multiples. Il s’est confié à ligneclaire.info sur les différentes étapes de ce récit devenu un album au charme indéniable, teinté d’un romantisme fascinant. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC

Fabrice Lebeault
Fabrice Lebeault. F.L. ®

Fabrice Lebeault, on garde le souvenir de votre Spirou, déjà séduit surtout par le dessin. Vous êtes quelqu’un qui s’engage résolument sur des voies fantastiques, oniriques. C’est aussi de la S.F. ? Comment qualifierez-vous Sélénie votre dernier ouvrage ?

De la S.F. pas vraiment car cela ne tient pas la route sur le plan scientifique. Et je n’ai pas de bases en S.F. Je dirais oui pour le rêve qui est très important dans le récit.

Mais il y a une histoire, un fond. La Terre est détruite, envahie, avec la mise en en sommeil de ceux qui pourraient aller ailleurs coloniser une planète, des allusions à Jules Verne, Méliès.

Oui, bien sûr j’ai lu Verne gamin, vu des films de Méliès avec son côté merveilleux. Je voulais les retrouver dans la BD et en même temps avoir ce côté rétro-fiction à la Verne. Je préfère cependant laisser la part au rêve dans mon travail car c’est une liberté. J’ai horreur de la documentation.

Mais ce sont plus des réminiscences, De la Terre à la Lune, Le Voyage dans la Lune, un héros à tête de croissant de Lune, Cacochyme qui a un rôle capital. C’est un mélange qui forme un tout.

Oui il faut une histoire, des antagonismes, un héros, un méchant. Si on se cantonne à faire une BD onirique à délire mal structuré, cela ne sert à rien. J’aime bien, quand j’écris une histoire, l’encadrer dans un univers qui m’est propre.

Sélénie

C’est une digression personnelle dans laquelle vous vous investissez à tout niveau mais qui doit permettre au lecteur de s’y retrouver. On part d’un fait réaliste, les humains qui hibernent sous la houlette de robots et on bascule dans cette colonie terrienne sous globe lunaire.

C’est très classique au départ mais est-ce la vraie histoire ? Il y a une histoire dans l’histoire, un détournement. Une échappatoire.

Ce qui est bluffant est votre dessin, une ligne claire très travaillée. Vos influences, Moebius, Hergé avec le clin d’œil à Objectif Lune et le char lunaire ?

C’est ce que je recherche et c’est pour ça que j’ai demandé au coloriste un maximum d’aplats. Sans matière ou relief. J’ai un dessin très classique Il me permet d’être libre pour emporter le lecteur dans ses propres histoires. L’histoire colle plus facilement quand on a son propre dessin. Il y a une osmose en graphisme et histoire plus facile à atteindre.

Sélénie

Expliquez-moi comment est né votre récit ?

Cet album est une histoire que j’avais en tête depuis dix ans. Je rêvais de faire une BD qui se passait sur la Lune et il fallait que je trouve une histoire. J’ai commencé à dessiner des personnages humains dont l’héroïne, Sélénie. J’ai tâtonné. Je voulais revenir à la Lune habitée, j’ai imaginé la faune. C’est bien d’avoir un univers mais encore une fois il faut une histoire. Cela a duré mais quand j’ai été sûr que la Lune devait être rêvée pourquoi ne pas en faire la  réalité.

Vos personnages sont aboutis. Charpin, c’est un peu Chaplin, Charlot mais en méchant. Cacochyme au visage au croissant de Lune est machiavélique.

C’est un mélange semi-réaliste avec des trognes, un peu caricatural avec un équilibre que j’espère avoir trouvé. J’ai tout gardé.

Sélénie

Il y a une fin en forme de rebondissement. Vous écrivez tout le scénario avant de dessiner ?

Je n’ai rien écrit. J’ai réfléchi pendant des années. Après le Spirou, j’étais un peu perdu. J’ai cherché des scénaristes mais cela n’a pas abouti. Avec Lupano par exemple, on voulait travailler ensemble et chaque fois j’étais pris. Et là ensuite c’était lui. J’avais Sélénie dans un coin de ma tête et j’ai fait le story-board en deux mois. Les dialogues arrivaient naturellement.

Votre album est effectivement très fluide. Il n’y a pas eu d’écueil dans l’écriture, de blocage.

J’ai relu l’album et c’est vrai. Il y a deux ou trois passages où mon éditeur m’a aussi bien conseillé. Je trouve même que l’album se lit trop vite.

Sélénie

Mais il faut deux lectures pour l’humour, décrypter. Quand on est dans Sélénie on s’installe. Comment travaillez-vous techniquement ?

De façon traditionnelle, crayonné, bleu photocopié. J’encre sur un format 32 par 44 cm.

C’est aussi une histoire où le rêve est un palliatif pour les humains afin qu’ils traversent au mieux cette période difficile. Vous les mettez aussi dans ces rêves en situation tendue.

Sélénie qui est maîtresse de ce rêve exige l’aventure. Il lui faut une opposition et c’est le sous-entendu que je vais développer dans un prochain album. Même si Cacochyme oriente le rêve, Sélénie en reprendra la conduite.

Sélénie

Ce sont des ambiances très fin XIXe siècle, Louis II de Bavière, steam-punk.

Quand j’ai découvert, chez Rue de Sèvres, Le Château des Étoiles d’Alex Alice j’avais déjà commencé à travailler mais cela m’a inspiré.

Vous parlez de suite pour Sélénie, d’une série ? Avec les mêmes héros ?

Série non mais une suite avec les mêmes personnages. A la fin de cet album le lecteur sait où il est. J’ai imaginé une suite car j’ai pensé qu’il y avait encore des choses à dire, à développer quelques mois après avoir fini l’album. Donc j’ai imaginé une seconde histoire déjà très avancée. A voir.

Votre album a beaucoup de charmes. On plonge dans une féérie.

Charme, c’est le mot juste. Je veux que le lecteur échappe à ce qu’il vit le temps de la lecture. Je ne cherche pas l’esbroufe. Je veux lui donner le plaisir que moi j’avais quand j’étais enfant quand je lisais des BD.

Sélénie

Quelles BD justement ?

J’adorais Tintin mais il y a des albums qui m’avait marqué. La première BD que j’ai lue c’est L’Île Maudite avec Alix. Fred et Philémon aussi qui ont inspiré mes premiers essais, Les Naufragés du B. Je n’avais pas compris en fait qu’il avait utilisé les lettres du globe terrestre dont le A. En fait j’aimais les romans plus que les BD, les Signes de Piste. J’ai été marqué par Comanche dans Tintin, Histoires sans héros, A Suivre. Je me retourne en vieillissant vers les auteurs de ma jeunesse. Pratt, Forest sont remplacés par Franquin, Hergé, Peyo dont la lisibilité est superbe.

Votre trait est enthousiasmant que ce soit dans Sélénie ou Spirou album pourtant très atypique

Pourtant je n’ai pas vraiment aimé faire ce Spirou. J’aurai voulu rester plus attaché à l’univers de Champignac. Mais bon. Après ce sera donc la suite de Sélénie mais je n’ai pas d’autres histoires qui me motive assez. C’est au moins deux ans de travail un album donc il faut que l’histoire me pousse à m’y mettre. Je suis assez irrégulier. J’ai peut-être un vague scénario policier hommage à la BD franco-belge mais c’est complexe. Je fais confiance à mon imaginaire.

Sélénie

Vous appréhendez la sortie de Sélénie ?

Pas vraiment. Moins que celle de Spirou qui m’effrayait. Sélénie est dans l’esprit de ce que je fais habituellement. Je suis content de cet album.

Il y a une belle part d’aventure dans Sélénie qu’on aimerait vivre.

Fred par exemple avec Philémon c’est de la poésie pure. On folâtre dans l’onirisme mais il n’y a pas d’histoire, de suspense. Dans Little Nemo, c’est pareil, une très grande BD encore très moderne. Mais ce sont des gags. Mon ambition est d’apporter du rêve et en même temps de le structurer dans une histoire qui rappelle les enjeux du réel, méchant, gentil etc.

Un mélange hétéroclite et homogène qui forme un tout.

C’est un peu la définition du rêve ce mélange.

Sélénie, Delcourt, 15,95 €

Sélénie

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