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Le décès de Chantal De Spiegeleer femme de liberté et de talent

Voilà une très triste nouvelle car on avait pour Chantal De Spiegeleer amitié et affection. C’est vrai que nous avions noué avec son mari René Sterne des liens chaleureux. Il était venu souvent à Montpellier et j’avais acheté pour Midi Libre les droits de reproduction de plusieurs de ses albums d’Adler. Sa mort brutale en 2006 trop jeune avait été un vrai choc. Aujourd’hui Chantale l’a rejoint, l’a retrouvé. On est touché, vraiment car on se souvient de nos rencontres pour sa reprise de La Malédiction des trente deniers. Chantal De Spiegeleer est partie ce 15 février 2025, à l’âge de 67 ans. Pas juste. Elle avait charme et talent, gentillesse et douceur, sans prétention, sincère. On aimait sa Madila. Comme le dit Le Lombard son éditeur elle était un touche-à-tout aussi talentueuse que discrète, illustratrice, coloriste, dessinatrice, scénariste, créatrice de jeu vidéo. Une femme libre jusqu’au bout.

Chantal De Spiegeleer. à la sortie des Trente Deniers. Le Lombard DR

Voici la biographie publiée par Le Lombard, très complète et on le sent émouvante. Dès son enfance, à Kinshasa, Chantal De Spiegeleer « discute avec [ses] dessins pour raconter [ses] sensations, [s]’imaginer une vie virtuelle. » Face à la feuille, elle est alors totalement libre, et elle le restera toute sa vie. Revenue en Belgique, elle n’entend pas faire autre chose. Elle rejoint donc l’école supérieure des arts graphiques de Saint-Luc à Bruxelles pour y apprendre l’illustration. Mais, peu convaincue par l’enseignement de cette dernière discipline, elle accepte la proposition qui lui est faite de changer de voie et rejoint le cours de Bande Dessinée prodigué par Claude Renard. Et c’est aux côtés de François Schuiten ou Benoit Sokal qu’elle intègre l’atelier R du célèbre professeur, et publie ses premières planches dans sa mythique revue, 9e Rêve. Des premiers pas qui lui ouvriront les portes du tout jeune journal À Suivre, puis d’un premier album, Mirabelle.

Ce dernier, réalisé en noir et blanc, révèle une autrice influencée par le dessin de mode : Chantal De Spiegeleer aurait bien aimé être styliste, mais aucune école idoine n’existait alors. Elle créera sa propre mode en même temps que son propre style, sur le papier, en planches. Une démarche qu’elle prolongera dans son unique série, Madila. Cinq albums durant, elle donne vie à des drames intimistes dans les milieux de la mode et du
cinéma, qu’elle dépeint sans fard, animée notamment par un anti-machisme à rebours des canons de l’époque. Bien consciente de ne pas être commerciale, elle assume totalement, privilégiant sa liberté créative aux contingences économiques. Quitte à finir le cinquième album sans éditeur (NB : il sera finalement édité lors de la publication de l’intégrale Madila, au Lombard, en 2008), grâce à une bourse privée.

Chantal De Spiegeleer. Le Lombard DR

C’est ce même esprit d’indépendance et de liberté qui la pousse à emménager, en 1992, sur une petite île des Grenadines, en compagnie de son âme sœur, René Sterne (ndlr ce qui était compliqué à l’époque pour livrer les planches d’Adler). C’est elle qui l’a amené à la bande dessinée. Elle est le professeur autant que l’élève de son mari : « On s’est beaucoup appris. On a grandi ensemble dans la BD. Chacun a pu avancer avec les forces de l’autre. » Elle signe les couleurs de sa série Adler, (aventures d’un ancien pilote de la Luftwaffe reconverti dans des aventures très humanitaires), lui donne son avis sur chaque planche tandis qu’elle-même explore d’autres horizons : la peinture numérique ou le jeu vidéo. Le 9e Art n’est toutefois jamais loin : recontactée par les Éditions du Lombard, elle accepte de revenir à sa table à dessin pour Éclipse, un one-shot scénarisé par son ami Juan d’Oultremont. Mais, las, cet ultime album se verra sans cesse repoussé. Par les tâtonnements artistiques de l’autrice, tout d’abord, dont le style en évolution permanente la pousse sans cesse à la remise en question. Mais surtout par le décès prématuré de René Sterne, en 2006. En hommage à son défunt mari, Chantal De Spiegeleer accepte de terminer son album en cours : le premier tome de La Malédiction des trente deniers, un Blake et Mortimer. Une aventure éprouvante en tout point qu’elle réussit pourtant avec grâce, talent et succès. Depuis, elle n’a jamais cessé de travailler sur Éclipse, malgré les difficultés que, de son propre aveu, elle éprouve à s’y remettre. Une ultime fois, sa soif de liberté la pousse à ne pas produire pour produire, et à assumer de se laisser parfois dépasser par son crayon. Chantal De Spiegeleer avait depuis longtemps fait sienne la maxime du styliste Yohji Yamamoto, qu’elle admirait : « Il ne faut pas être prisonnier de son style, il faut en être le gardien. » Prisonnière, elle ne le fut jamais. Quelques années avant son départ, elle résumait ainsi sa trajectoire, dans ce qui résonne aujourd’hui comme un superbe testament : « J’ai toujours tout fait toute seule, ou un peu avec René. Je suis arrivée à survivre dans la liberté la plus totale. » Les citations de l’autrice dans cette nécrologie sont extraites d’une interview réalisée par Romain Giergen en 2019.

Voici deux textes, deux rencontres parmi d’autres (avec René Sterne et elle) que j’ai eu la chance d’avoir eu avec Chantal en 2008 pour l’intégrale de Madila et en 2010 pour La Malédiction des trente deniers où elle confirme qu’elle ne fera pas d’autre Blake et Mortimer. 

Après une absence de quelques années et la disparition de Sterne, son compagnon père de la série Adler, Chantal de Spiegeleer est de retour. L’intégrale de son oeuvre, Madila, regroupe quatre albums parus et un inédit. Avec charme et tendresse, d’un trait rond et cassé, zébré, Chantal a tracé les contours d’un monde dans lequel tout n’est qu’apparences. Dépression et manipulation, Madila raconte des destins qui se choquent, très en avance dans les années 80 sur ce que nous vivons aujourd’hui. Des interviews et des dessins originaux complètent cette superbe intégrale.

Et pas de second Blake et Mortimer

C’était au Salon du Livre à Paris. Chantal de Spiegeleer était présente pour dédicacer La Malédiction des trente deniers (Dargaud), le dernier Blake et Mortimer que son compagnon, René Sterne avait largement dessiné et réalisé. Et puis Sterne a été victime d’une rupture d’anévrisme. Chantal avait accepté alors de reprendre son travail, elle dont le trait était assez proche de celui de Sterne, auteur de la série Adler au Lombard. « C’est ce qu’il aurait aimé que je fasse. Avant sa disparition je n’étais pas certaine de me remettre à la BD «  avoue Chantale. Yves Sente, l’un des scénaristes de Blake, l’autre étant Jean Van Hamme, lui propose la reprise.  » J’ai fait un test sur Olrik. On aurait dit Jacques Chirac «  se souvient en souriant Chantal.

Mais il faut du temps pour réaliser un Blake, décrypter le découpage. Et pourtant on sent toute la maîtrise de la ligne claire qu’a Chantal de Spiegeleer qui, elle même avait signé la série Madila, quatre albums regroupés récemment dans une intégrale. La qualité du travail sur Les Trente deniers est sans reproche, au contraire. Au point que Chantal est pressentie pour continuer à la suite de Sterne. « J’avais reçu entretemps une proposition de quatre albums, une série titrée Eclipse. J’ai déjà fait un album, le second est à faire avant que ne sorte le premier. C’est une série très proche du travail de René. Et donc finalement c’est Aubin Fléchon qui devrait reprendre le dessin de Blake. J’ai vécu une belle expérience. Le dessin en ligne claire est le plus difficile à réaliser  » ajoute en conclusion Chantal.  » Vous savez comment René en est arrivé au dessin de BD ? Il était prof de Français et d’Histoire. Il a fait un pari avec Schuiten de signer une histoire courte en huit planches. Adler est né de ce pari « . Une belle histoire et beaucoup de regrets avant tout pour l’homme attachant qu’était René Sterne. Et aujourd’hui pour Chantal.

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