Il déserte, un titre en forme de boutade, de jeu de mots. Eiao, aux Marquises est une île sans attraits, un caillou paumé en Polynésie française. Un célèbre journaliste de la TV décide fin 1962 qu’il irait y passer un an, à la Robinson Crusoé. Tous les jours, en direct à la radio Georges de Caunes a raconté sa vie sur Eiao à ses auditeurs lointains. Avec Il déserte-Georges ou la vie sauvage Antoine de Caunes revient sur l’aventure extraordinaire de son père, reporter, naufragé volontaire en 1962. Petit garçon de 8 ans à l’époque, le fils vit très mal cet abandon qui a failli mal tourner pour Georges de Caunes au bout de quatre mois d’enfer. Avec Xavier Coste au dessin superbe, il rend hommage à son père, lui dit en fait qu’il l’aime, sur une mise en album de ses carnets tenus sur l’île. Interviews croisés avec les deux auteurs. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC
En écoutant votre père Antoine de Caunes quand j’étais enfant à la radio on vivait avec lui ses épreuves et on a eu peur. Mon père le suivait en cette fin 1962, début 63. Comment vous vous sentez après avoir écrit cet album ?
II va sortir mais sinon je me sens très bien (rires). Je l’ai relu par contre.
Et quel est votre ressenti ?
C’est très émouvant. Je ressens plus d’émotion que pour un livre traditionnel. J’en ai déjà publié et c’est toujours un moment particulier quand l’objet arrive, l’aventure se termine. Là c’est une histoire très personnelle, intime. J’ai pu prendre conscience au fut et à mesure du travail de Xavier à quel point cela matérialisait ce que j’avais en tête et l’idée que je m’en faisais.
On vous voit imaginer enfant ce que vivait votre père.
Oui, une sorte de fantasmagorie qui bien sûr était différente de ce qu’il vivait vraiment. Et ce sera encore plus émouvant quand on aura l’album entre les mains.
On lit ce qui vous a motivé dans la préface à vous lancer dans cette aventure. Le carnet bien sûr de votre père est la clé.
Je n’aurais jamais pensé à faire ce scénario sans ces carnets, et pas une BD. Dargaud m’a appelé en me demandant si cela m’intéressait de faire un jour une BD. Je suis un gros lecteur donc oui, cela me tentait. On a d’abord tourné autour d’une idée d’adaptation d’un roman, Le roi transparent de Rosa Montero. Mais cela ne me satisfaisait pas vraiment. Et puis est arrivé au cours de ce rendez-vous d’évoquer le carnet qui s’est imposé mais sans préméditation. Moi seul pouvait raconter cette histoire.
Et vous êtes présent dans l’histoire.
Oui. C’est à la fois une manière de régler pas son compte car je n’en avais pas avec mon père mais de solder cette histoire, de payer une sorte de dette. On n’en a jamais fini avec l’histoire des pères. C’est un thème constant et complexe. C’était le moment, je me sentais prêt à partir sur de l’intime.
Vous auriez pu en faire un livre et pas une BD.
Il y a la magie de l’illustration. L’image fait tout décoller.
Ce qui est touchant c’est l’abandon que vous ressentez, Il déserte. Il risquait de ne pas revenir.
Un môme de huit ans qui voit son père partir sur une île déserte à l’autre bout du monde, faire une expérience de survie, peux penser ne jamais le revoir. C’était plausible. Et ça a failli mal tourner. C’est une histoire très marquante que j’ai un peu mis sous le tapis très longtemps. Mon père était toujours en vie et c’était un taiseux. On n’allait pas vers l’intime.
Alors que c’était un communiquant de profession, un grand journaliste.
C’est le paradoxe souvent des journalistes. Ils parlent d’eux-mêmes à travers ce qu’ils font.
Pour écrire ce scénario comment vous avez fait ?
On a attaqué le travail ensemble avec Xavier. On s’est vu quelques fois et cela a été assez simple. Je connaissais son travail avec 84, j’aimais sa simplicité. On a commencé par tout mettre sur la table, les sources, la presse de l’époque, les enregistrements radios. Il s’est filmé mais on n’avait pas les rushes. On a transcrit le fameux cahier tout à fait illisible, une écriture pattes de mouche digne d’un médecin. C’est pour ça que je ne l’avais pas lu. Je l’avais près de moi et je me disais que je le lirai un jour. L’occasion a fait le larron. On l’a fait transcrire, on est parti sur cette matière là, sur des images qui trainaient. J’ai fait une trentaine de pages de scénario et Xavier avait déjà commencé à dessiner.
Vous avez découpé les pages ? Vous avez un séquencier ?
Un séquencier et on construisait l’histoire au fur et à mesure qu’elle avançait. Xavier arrivait avec ses pages, anticipait et tout s’est parfaitement emboîté.
Vous matérialisiez une histoire de famille pudiquement écartée.
J’en ai parlé à mes frères et sœurs. C’est ma sœur qui avait ses archives. Mon père gardait tout. Il avait un grenier rempli de papelards. Sur Eiao on avait trop de choses, on a réduit tout ça.
J’ai noté un mot à vous soumettre. Est-ce que cet album est l’exorcisme d’un chagrin ?
En tous les cas c’est le moment où je me sens libre d’en parler. Mais pas dans le souci de me décharger d’un fardeau. Ce qui m’a amusé c’est que j’ai aujourd’hui trente ans de plus que mon père sur son île. Je le regarde presque comme un gamin en train de faire une connerie.
On s’imaginait à tort à l’époque qu’il partait au paradis sur son île. En fait c’est un piège mortel. Pourquoi ?
Parce qu’il n’a pas trouvé d’île à louer. Il était dans le culte de Robinson Crusoé, un environnement viable. Toutes les îles désertes sont privées et les propriétaires exigeaient des tarifs exorbitants pour les louer sous prétexte qu’une grande radio soutenait mon père. Finalement c’est la Marine Nationale qui lui a proposé cette île, ce caillou, avec en plus comme mission de tuer des moutons qui y proliféraient. Ils étaient arrivés il y avait très longtemps avec des bagnards et quand il y va il y en a 3000. On lui avait donné 2000 cartouches pour son fusil.
C’est parfois rocambolesque alors que quand on l’écoutait à l’époque on vivait une grande aventure à priori structurée, certes dangereuse.
Oui, mais ça déraille. N’importe qui dans ces conditions devient barjot. Son but c’était la survie, pas étudier les états d’âme d’un solitaire. Trouver de l’eau, des protéines dans des conditions infernales.
Il vit l’extrême avec une sorte de pulsion suicidaire ?
Non rien de suicidaire, mais il n’est pas allé jusqu’au bout. Il a eu le sentiment d’être passé à côté de ce qu’il voulait faire, y rester un an ce qui aurait peut-être été possible sur une île à la Robinson.
Il vit dans une cahute en bois, en tôle ondulée en plein soleil.
Il débarque sur l’île comme un naufragé, récupère ce qui traine (et Balzac en Pléiade). Il arrive avec presque rien hormis le poste pour la radio. C’est un naufragé volontaire. Un peu comme Alain Bombard et sa traversée de l’Atlantique. Des barges. A huit ans j’ai perdu mon père et sa trace pendant un temps qui m’a paru excessivement long.
Il y a une volonté de transmission dans cet album ?
Oui au moins pour sa mémoire, une valeur universelle de transmission de père à fils. Ce que tout garçon a plus ou moins vécu avec son père. C’est un hommage et je voulais boucler cette histoire. Je pense qu’il aurait été ravi.
Vous en aviez parlé avec lui ?
Non, j’avais imaginé faire un livre d’entretien avec lui pour percer l’armure. Ça ne marchait pas, il lui fallait du factuel comme tout journaliste. Il avait vécu des histoires incroyables et ce qui m’intéressait était qu’il me dise pourquoi. A la radio sur l’île il résume. Dans son journal il a écrit des choses qu’il ne dit pas.
C’est une expérience unique celle de votre père dans un univers pourri, une utopie ?
Pas d’encadrement pas de repérage sur l’île, des poissons empoisonnés, encore plus dur en lisant le carnet que ce qu’on pouvait imaginer. Mon père en plus ce n’est pas MacGyver. C’est un terrien, un paysan. Il aimait remuer la terre, planter. Ce qu’il essaye de faire sur l’île, un désastre. Il en a bavé et a été récupéré de justesse. L’épreuve s’il vous en parlait aujourd’hui il la minimiserait. Il n’en a pas eu de séquelles. Cela a été sa dernière aventure, confronté à lui-même. Une utopie ? Non il était pragmatique, sur le concret et le fantasme de la « Robinsonade ».
Il dit qu’il aurait préféré mourir. Une sorte de fierté alors qu’il a une famille
Il montre l’enfer sans l’avoir prévu. Avec un peu de mysticisme. Pour prouver aux autres. Oui, pas le paradis et il s’est planté. Par amour propre, il se sentait redevable de ses sponsors, Match, la radio.
Il était un pionnier sur bien des plans. Sa voix, sereine et dramatique, de l’humour, sa présence. Un type gonflé avec simplicité, pas une grande gueule.
C’était son histoire, son truc à lui, persuadé que c’était un sujet qui concernait l’homme moderne, couper les liens avec la civilisation.
On pourrait recommencer une aventure comme celle de votre père ?
Non. Il y a toujours des coins vierges mais c’est le témoignage d’une époque mon père. Sylvain Tesson ? Je lis beaucoup de BD. Notre bouquin est original je crois. Et Pixi va éditer des figurines de mon père et de son chien.
Vous aimeriez faire une autre BD ?
Je ne sais pas. Mais quand c’est fait c’est fait, que ce soit une BD ou un film. Cela ne m’appartient plus. J’espère que cela plaira. Non pas de projets mais la BD continue à me tenter mais dans l’intime avec une résonance générale. J’ai lancé le journal Vieux (tout un programme ndlr) qui marche bien.
Un belle aventure ce Il déserte pour Xavier Coste qui a su restituer toute la spontanéité, la force du scénario d’Antoine de Caunes à partir du carnet de son père. Un huis-clos avec un chien pour seul témoin, Xavier Coste s’est glissé dans la peau de Georges de Caunes, dessinant ce qu’il voyait à travers ses écrits. Un tour de force remarquable qui fait de Il déserte un OVNI inégalable.
J’ai bien aimé qu’on travaille ensemble. Quand j’en parle je me rends compte que cela sort de l’élaboration classique dans la façon de faire une BD. On s’était croisé avec Antoine mais sans plus. Mais je ne pensais pas le revoir. J’ai commencé à dessiner Il déserte très vite et c’est un album important dans ma carrière d’auteur. Donc être en direct avec Antoine sur Inter ça m’a propulsé en fait, j’ai été submergé de textos. Et en plus c’est un livre qui sort du cadre de la BD.
Comment as-tu plongé dans ce récit, dessiné des pages superbes à encadrer, le choix de la couleur.
J’étais un peu dans la retenue sur le plan graphique. J’ai pu lâcher la bride après le succès de 1984, j’ai eu le sentiment d’être libre.
Cela a été difficile ?
Tout a été d’une facilité déconcertante et ce qui m’a plu c’est que tout s’est fait très vite. Mon éditeur m’a appelé au moment où je faisais la dernière planche de 1984 en me demandant si cela m’intéressait de travailler sur Il déserte. Curieusement cela faisait longtemps que je voulais travailler sur Robinson mais je n’y arrivais pas. J’aime trouver des zones d’ombre où il y a un fil à tirer. Et là c’était des archives de famille. J’ai pu commencer à travailler immédiatement. Tout s’est mis en marche, une belle histoire. J’ai fait des pages que je lui ai montrées très vite.
Vous avec été obligé d’élaguer, de resserrer ?
Il est déjà épais cet album et j’avais beaucoup de liberté. A chaque fois que je commence un livre je ressens un mélange d’excitation et de stress. Plus je fais de planches plus je me dis qu’il faut que cela tienne la route. C’était plein d’anecdotes mais qui ne faisait pas obligatoirement un récit. J’ai eu un gros travail pour qu’il y ait une fluidité dans la lecture. On avait ce qui est rare trop de matière intéressante. Alors que je redoutais le contraire.
Que vas tu faire ensuite ?
Oui mais je ne dis rien, une carte blanche et un projet insolite. J’ai toujours peur de m’ennuyer et c’est génial qu’on me propose des choses comme travailler avec Antoine que je n’aurais pas rêvé faire.
Tu travailles comment ?
Entièrement au numérique et dans l’urgence sur six mois. Je n’ai pas d’originaux. On pourra faire des sérigraphies. Je voulais un rendu proche d’un carnet de voyage coloré, maîtriser les couleurs. J’étais immergé et avec beaucoup de spontanéité. C’était cohérent. Je commençais des planches avant d’avoir les dialogues d’Antoine. Le livre a été une matière vivante. On a changé la fin quelques jours avant l’impression.
A vous deux c’est une œuvre qui vous satisfait pleinement.
Totalement. Il m’est arrivé de travailler avec des scénaristes où j’avais le sentiment de ne pas faire le même livre. Et là pas du tout au contraire. En dessinant j’avais hâte de découvrir la suite. Les documents, les photos prises par Georges ont été importantes et émouvantes pour moi. J’avais la carte qu’il avait sur l’île. Une très belle aventure pour moi.
Il déserte, Dargaud, 208 pages, 30 €
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