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Interview : Salim Nassib pour un Génie de Beyrouth immortel

A Beyrouth il y aurait un génie qui est l’esprit de la ville. On ne peut le tuer qu’en détruisant Beyrouth. Mais ce n’est pas prouvé. En 1975 à Beyrouth, la rue Rizkallah rassemble les différentes communautés du Liban. On y vit une cohabitation fragile mais la guerre va. Sélim Nassib journaliste libanais signe « Le Génie de Beyrouth » en trois tomes et s’exprime sur son récit mis en images émouvantes de Léna Merhej. Sélim Nassib a répondu aux questions de ligneclaire.info. Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

Sélim Nassib. Dargaud DR.

Vous racontez en fait l’histoire du Liban, Sélim Nassib avec Le Génie de Beyrouth ?

C’est encore plus simple, c’est la chronique d’une rue en 1975 à Beyrouth. Je connais bien cette rue. J’y suis né. Sans vouloir faire une autobiographie j’ai vu comment les regards changeaient, la tension montait, on gardait une certaine normalité alors que tout commençait à craquer.

Vous avez senti le besoin de raconter comment Beyrouth passe de sa réputation de Suisse du Moyen Orient à une guerre civile totale.

Beaucoup de gens disent, « Ah le Liban c’est trop compliqué on ne comprend rien ». C’est un fil que je déroule et la politique est en arrière-plan. C’est le ressenti d’une population très mélangée dans une rue du centre-ville qui a disparu aujourd’hui, la rue Rizkallah. Son nom veut dire la fortune de Dieu. Il y avait un épicier chrétien, un musulman etc…

Il y a un mélange incroyable à Beyrouth dans ces années 70 de 18 communautés différentes.

Sans vouloir en faire un paradis perdu parce que si on vivait ensemble côte à côte on ne se mélangeait pas. La mixité en fait c’était la famille, la mosquée, l’église, une cohabitation. Il y avait des relations cordiales mais pas plus.

La guerre est arrivée. Comment en est-on passé à une paix méfiante à une guerre sanglante ?

L’édifice était fragile parce qu’au Liban on était obligé de s’entendre et on se méfiait parce que les communautés étaient différentes. Dans ce tableau les Chrétiens sont dominants, le président l’est selon le Pacte National qui a été fondé le Liban en 1946, le premier ministre musulman sunnite, le président de la chambre musulman chiite. Tout l’appareil d’état est comme ça, bancal mais ça a tenu. Le Pacte National était de renoncer à la France et nous renonçions au monde arabe, donnant donnant. Deux négations qui n’ont pas fait une nation.

Et puis il y a un élément nouveau qui va faire tout craquer. Israël est créé en 1948 et des centaines de milliers de Palestiniens arrivent au Liban chassés du pays. Les Chrétiens ont pensé que cet afflux de Musulmans allait changer la donne et l’équilibre. L’armée libanaise était faible. Face à des Palestiniens armés une partie des Chrétiens, les Phalangistes a décidé de s’armer aussi.

Tant que les Palestiniens étaient des réfugiés on les ignorait. On les a parqués, on n’a pas voulu les intégrer car ça mettait la panique. On a dit « on va vous garder jusqu’à ce que vous rentriez chez vous ». De 1948 à 1967. En 1969, le président libanais signe les accords du Caire qui permettent aux Palestiniens de s’armer et d’attaquer Israël depuis la frontière du Liban. Une folie furieuse.

Il fallait être inconscient pour penser qu’Israël n’allait pas riposter ?

Évidemment. Le peuple libanais, une partie majoritairement musulmane était pour récupérer leur patrie perdue, l’autre chrétienne pensait que ce n’était pas son problème. Les attaques à l’époque contre Israël étaient des coups d’épingle. Il n’y avait aucun risque à cette petite échelle. En 1975 la guerre éclate, on se divise en pour et contre. Dans mon livre il y a trois frères chrétiens qui commencent à s’entraîner avec des fusils en bois et passent à la kalashnikov, deviennent des miliciens. Toute l’histoire est vue sous cet angle et je la connais bien. C’est comme un conte, l’histoire d’une rue qui a son échelle va jouer un rôle dans la guerre. Il y a bien sûr une part romanesque avec un dessin clair et chaleureux qui s’inscrit dans le paysage, la couleur du ciel. Tout est fidèle dans les décors.

Avec une kyrielle de personnages qui signent une tragi-comédie, des gens pourtant condamnés à s’entendre. Et un élément extérieur qui vient brouiller les cartes.

On pourrait dire c’est la faute des Palestiniens mais ils n’ont pas choisi d’être là. Tout en créant de conditions de guerre dans un pays tranquille, riche, prospère. Il y a le Génie de Beyrouth qui quoiqu’il arrive même aujourd’hui quelque chose fait que les habitants rigolent de leur malheur. Il faut aussi renaître de ses cendres. Pendant des siècles ils ont vécu de cette façon multicommunautaire ce qui a aiguisé leur sens du commerce, leur intelligence, toute une compréhension de la vie dans communauté homogène. Nous avons une forte diaspora très implantée dans de nombreux pays avec plus de Libanais installés à l’étranger que de Libanais au Liban

Difficile de ne pas rapprocher votre album avec ce qui se passe aujourd’hui au Liban. On n’oublie pas non plus en les Palestiniens vaincus et chassés par la Jordanie en 1970.

Dans le tome 3 on verra cet épisode. On fera trois albums. Dans le tome 1 on dresse le décor et la bascule. Après on aura les détails de la guerre mais toujours avec ce point de vue que ces sont des histoires individuelles qui s’inscrivent dans un contexte politique.

Vous êtes chrétien ?

Non juif. Les Juifs du Liban sont très différents des Juifs du monde arabe. Comme il y a 18 communautés, ce sont des gens du cru. Ils sont là depuis toujours. Dans le Liban moderne la communauté juive avait le même statut que les autres. Ils étaient Libanais comme tous. Sans différence jusqu’au moment où Israël a été créé. On a mis en doute leur loyauté. Libanais ou tentés par Israël ? Mon oncle qui avait un poste important dans l’armée a perdu son travail. Il ne fallait pas trop dire qu’on était juif. La méfiance est née d’un coup.

Le Liban ce sont 10 000 kms2. Comment voyez vous  la situation évoluer ?

Celui qui dit qu’il sait … Personne ne sait. C’est jouer à qui perd gagne. Les Israéliens ont réussi à couper la solidarité entre Hamas et Hezbollah avec le cessez-le-feu. Les Palestiniens de Gaza se retrouvent livrés à eux-mêmes. Avoir dissocié les deux est une victoire tactique d’Israël et le Hezbollah doit se retirer vers le Nord Liban mais il garde ses armes. L’armée israélienne est à bout de force et le travail n’est pas fini. La situation n’est pas claire. Le Hezbollah veut annexer la totalité de la Palestine historique, Gaza, Cisjordanie et Israël. C’est invivable. Les Israéliens font tout ce qu’il faut pour qu’il n’y ait pas deux états. C’est le chaos organisé. Avec des annexions prévisibles comme le nord de Gaza. Ils annexent  les colonies en Cisjordanie avec des ilots palestiniens. Ils grignotent peu à peu. La façon dont on détruit les choses dans un pays montrent ce qui va se passer ensuite. La méthode employée par Gandhi a fait une démocratie en Inde sans violence. Le Hamas le 7 octobre 2023 avec ses massacres a montré ce qu’il ferait ensuite.

Que montrera le tome 2 ?

On est au début de l’invasion israélienne de 1982. Beyrouth assiégée où il y aura des personnages formidables, l’assassinat de Béchir Gemayel. C’est le destin d’une jeune fille musulman. « La fille tombée du plafond », une histoire réelle. Elle va devenir le personnage principal. Le tome 3 va jusqu’au départ des Palestiniens avec Arafat vers l’Algérie. Je n’ai pas voulu écrire sur ce que je n’avais pas vécu.

Le Génie de Beyrouth, par Sélim Nassib et Léna Merhej, 128 pages, 22,95 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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