Les auteurs espagnols ont, en plus de leur talent, un sens prononcé de la mémoire, de leur histoire avec ce qu’elle a comptée de plus dur, ambigu et coupable. De la Guerre d’Espagne à la mort de Franco qui allait mettre fin à une dictature survivante au nazisme et fascisme italien, l’Espagne aujourd’hui n’hésite pas à parler, à lever des tabous ce qui est beaucoup moins français. Avec Contrepaso, Teresa Valero situe son récit en 1956 à Madrid, période qui a peu concerné l’Europe. On fermait les yeux sur ce qui se passait au delà des Pyrénées. Avec ce polar Teresa Valero qui a travaillé, cela se voit, en compagnie de Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales, cette fois pour le remarquable Gentlemind sur un dessin de Lapone. Son Contrapaso a aussi des petits airs d’Eisner réaliste, absorbé, le tout donne un album qui explose dans tout le bon sens du terme en faisant acte de mémoire et de découverte de ce qu’a été le franquisme ordinaire et extraordinaire. Et ce n’est que le premier tome.
Au journal La Capitale, en 1956, Emilio Sanz couvre les faits-divers et les exécutions capitales souvent d’innocents garrotés. Depuis dix-sept ans, il est sur la piste d’un tueur en série. Son patron Fontana n’aime pas son style quand il dit la vérité, ce qui à Madrid sous Franco est une hérésie. Pour le calmer on lui colle un jeunot, un Français qui a vécu en Espagne et dont la mère est folle. Sanz est de nouveau sur un meurtre, celui d’une femme trouvée nue dans le fleuve mais ça ne colle pas. En prime le légiste est accompagné de sa fille, Charo, une gamine douée, dont il veut faire son successeur. Arrivé à Madrid, Léon Lenoir se rend dans sa famille espagnole dirigée par son oncle, un général de Franco qui le considère comme son fils. Sa cousine Paloma est dessinatrice dans un journal féminin. Léon retrouve Sanz à La Capitale et part avec lui à la morgue mais c’est un joli cœur un brin fragile mais réactif.
Une fois que tous les personnages ont trouvé leur place, Valero accélère mais détaille, monte son intrigue dans un monde où les pistes sont minces et remontent vers des faits qu’il aurait mieux valu oublier. Sauf que Léon et bien sûr son mentor Sanz, pourtant semble-t-il un phalangiste, ont un point en commun, la vérité d’abord. En Espagne en 1956 c’est une déclaration de guerre avec le pouvoir et ses milices, ses organisations politiques verrouillées. Bonnes Sœurs fusillées, médecins opportunistes ou courageux, la palette est large et le récit brûlant. Il touche à ce qu’à eu aussi de commun avec les autres régimes fascistes le Franquisme, racisme et déterminisme, la traite de bébés.
Teresa Valero se sert de son polar de 150 pages, minutieux, intrusif, bien ficelé, très détaillé, fouillé, pour raconter le pire devenu banal. On répètera que son dessin a quelque chose d’Eisner mais qu’elle s’est approprié, ce qui est un compliment. On aime son découpage, ses gros plans, ses visages. Tout lui réussit dans Contrapaso, le tome 1, les Enfants des autres tant on est pris par à la fois par l’action, le suspense et le déroulé, par cette vérité qui relance la violence sans retenue de la dictature. Enfin on saluera la préface de ce cher Pierre Christin qui se souvient de Carabanchel, prison madrilène, de Paracuellos de Carlos Giménez, de cette Espagne sous terrible tutelle des années cinquante. Ce Madrid où je suis né.
Contrapaso, Tome 1, Les Enfants des autres, Dupuis, 23 €
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